Lundi 4 juillet
Diversité des langues et des vocalités
En suivant les répétitions du Nez de Chostakovitch, je suis frappé, une fois de plus, par les beautés de la langue russe. L’opéra comporte des passages parlés où la richesse des sonorités explose à l’oreille. Très naturellement, le chant prolonge ces inflexions, amplifie les sonorités alternativement chatoyantes, violentes, tendres, ironiques, sarcastiques, hystériques… Dès la première scène entre le barbier et sa femme, la variété des expressions est stupéfiante. Le grotesque est très présent, l’absurde est décliné de toutes les manières possibles, du récit lui-même à maints détails du livret et de la partition. A son tour, l’orchestre accentue ces qualités sonores par des jeux de timbres très vifs, taillés au rasoir, et il exacerbe les contrastes dynamiques.
La majorité des chanteurs sont russes ou russophones : ils possèdent généralement une technique de projection très affirmée, et ce dans tous les registres. Vladimir Samsonov qui chante le rôle central de Kovaliov, est un baryton à la voix puissante. Andreï Popov, l’inspecteur de police, interprète l’un des rôles les plus aigus et les plus exigeants de tout le répertoire de ténor : il monte en fortissimo au contre mi bémol ! La pratique de leur langue amène les chanteurs slaves à placer la voix un peu en arrière, ce qui donne une sonorité chaude et profonde, mais peut poser problème dans un répertoire italien ou français. Ici, l’adéquation à la langue et au style de l’œuvre a la force de l’évidence.
Le contraste avec l’italianità de Verdi est saisissant : les sonorités de la langue italienne sont très différentes, le chant met particulièrement en valeur les voyelles et adoucit les consonnes (excepté les r comme dans « orror »…) ; mais surtout, la flexibilité du discours, sa « directionnalité » imprègne le phrasé du chant et de l’orchestre. Il y a dans cette musique un mouvement vers l’avant qui est toujours présent, même dans les rallentandi… L’accompagnement des voix exige une écoute mutuelle, l’orchestre peut infléchir une phrase musicale, se poser sur une harmonie particulière pour permettre un ornement vocal, et reprendre immédiatement le soutien actif de la mélodie.
Pour aider les chanteurs, notamment ceux qui ne sont pas italianophone, à trouver les couleurs justes, nous faisons appel à des pianistes qui sont aussi coachs de langue. En l’occurrence, nous avons fait appel à deux spécialistes de la Fenice à Venise (le théâtre où La Traviata a été créée en 1853), qui ont accompli un travail très détaillé, tant avec les solistes qu’avec le chœur de chambre d’Estonie. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la prononciation de l’italien chanté est extrêmement complexe et subtile. Même les solistes qui fréquentent régulièrement le répertoire italien y ont trouvé de précieux conseils.
Haendel a écrit plusieurs versions de «Acis et Galatée ». Il composa la première version en italien en 1708, lors d’un séjour à Naples. Dix ans plus tard, à Londres, il composa une nouvelle version très différente sous la forme d’un « Masque » anglais – non sans garder quelque chose du goût italien, dans l’écriture orchestrale et vocale -. Il retravailla la partition à différentes reprises, et cet opéra fut de son vivant la plus populaire et le plus joué, malgré un argument moins dramatique que bien d’autres de ses oeuvres. Acis and Galatea garda après la mort de Haendel une réputation exceptionnelle, puisque Mozart, Mendelsohn et … Meyerbeer en proposèrent de nouvelles orchestrations.
L’œuvre manifeste une parfaite compréhension de la poésie anglaise. La suavité de la langue anglaise, la musicalité naturelle de ses nombreuses diphtongues est merveilleusement prolongée dans le chant, constitué de quelques récitatifs, d’airs et de chœurs. La légèreté du dispositif orchestral rend justice aux voix.
Le deuxième acte est particulièrement réussi, et culmine dans le trio « The flocks shall leave the moutains », où le chant élégiaque des deux amants s’oppose à la rage meurtrière de Polyphème.
La question de la langue a été également au cœur du processus de création de Thanks to my Eyes. A l’automne 2009, Oscar Bianchi et Joël Pommerat décident de faire un opéra à partir de la pièce de Joël intitulée Grâce à mes yeux. Très vite, le compositeur émet le souhait d’écrire l’opéra en anglais. Bien que réticent, Joël Pommerat finit par accepter. Nous sommes nombreux à trouver dommage, dans l’équipe de direction du Festival, qu’Oscar Bianchi ne rende pas hommage à la beauté de la langue de Pommerat. Ne serait-ce pas l’occasion de proposer une nouvelle approche musicale de la langue française ? Mais la détermination du compositeur est si forte que nous lui laissons la décision. Sans doute trouve-t-il dans la traduction anglaise une liberté plus grande que s’il avait mis en musique les mots de Joël. D’autre part, la mise en musique d’un texte ne constitue-t-elle pas une « interprétation », voire même une sorte de « traduction » ? Aujourd’hui encore, j’ai le regret de ne pas entendre cet opéra dans la langue de l’auteur…
Le processus de création s’est construit au fil de plusieurs ateliers : atelier d’écriture du livret avec des comédiens en avril 2010, premier atelier musical sur des fragments de la partition en juillet 2010 dans le cadre de l’Académie, premières répétitions musicales avec les chanteurs sélectionnés en décembre à Paris, suivies d’autres répétitions en hiver. Et enfin, quelque six semaines de répétitions intenses à Aix. Tout au long de ce processus, Joël et Oscar ont appris à mieux se connaître, à prendre la mesure du « monde » artistique de l’autre. J’ai admiré à plus d’une reprise l’ouverture et la générosité de ces artistes l’un à l’égard de l’autre. Privées d’un tel dialogue, trop de créations aboutissent à des impasses, et à des frustrations aiguës. Ici, ce fut le cas inverse. Frank Ollu a joué un rôle essentiel non seulement dans la préparation et la direction musicale de l’opéra, mais aussi dans sa compréhension très fine des enjeux dramatiques et psychologiques du projet. Autour de lui, l’équipe des pianistes et assistants a fourni un travail extraordinaire pour accompagner chacun des chanteurs dans l’appropriation d’une partition particulièrement exigeante.
La création mondiale de Thanks to my Eyes aura lieu ce mardi 5 juillet à 20h. Nous avons choisi une création pour ouvrir le festival 2011. Une manière d’affirmer que l’opéra est un art vivant.
Bernard Foccroulle
Préambule
Chaque année, le Festival d’Aix-en-Provence ouvre certaines répétitions aux spectateurs, notamment aux jeunes. En ce moment, la production de La Traviata et certaines répétitions de Thanks to my Eyes font l’objet de documentaires filmés qui seront diffusés ultérieurement.
Les lignes qui suivent constituent un écho personnel et subjectif de certaines répétitions. J’espère qu’elles permettront à certains de pénétrer ainsi, même à distance, à l’intérieur du processus qui mène vers les représentations.
Bernard Foccroulle














