HOMMAGE À LOUIS ERLO (1929-2026)

— Au festival— Histoire du Festival
lundi5octobre 2026

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Le Festival d’Aix-en-Provence salue avec émotion la mémoire de Louis Erlo, disparu à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Directeur du Festival de 1982 à 1996, il a profondément marqué son histoire par son goût de la découverte, son exigence théâtrale et sa capacité à réunir des artistes autour d’aventures dont plusieurs ont fait date dans l’histoire récente de l’art lyrique. La création scénique des Boréades de Rameau (1982), la Phèdre de Jessye Norman dans Hippolyte et Aricie (1983), The Fairy Queen de Purcell (1989) avec William Christie et Adrian Noble, Le Songe d’une nuit d’été de Britten (1991) mis en scène par Robert Carsen : autant de souvenirs qui continuent d’habiter la mémoire aixoise et témoignent de la fécondité de ces quinze éditions.

Lorsqu’il succède à Bernard Lefort en 1982, Louis Erlo connaît depuis longtemps le Festival, dont il situe sa découverte en 1952 dans un entretien accordé au Monde (17 juin 1982). Il est sensible à l’esprit insufflé par Gabriel Dussurget : la recherche de talents, la curiosité pour les œuvres, la rencontre de la musique et des arts de la scène, cette intimité particulière entre un spectacle, un lieu et son public. Il souhaite en préserver l’équilibre tout en poursuivant sa vocation exploratoire. « Aix doit rester le foyer de l’innovation lyrique », affirme-t-il dans ce même entretien. Cette fidélité active à l’histoire du Festival guidera sa programmation : donner aux œuvres leur chance, renouveler les façons de les entendre et de les représenter, faire de chaque production un véritable projet artistique.

Dès son premier été, cette ambition prend une forme éclatante. Le 21 juillet 1982, Les Boréades, dernier opéra de Rameau, connaissent à l’Archevêché leur création scénique mondiale, près de deux cent vingt ans après leur composition. John Eliot Gardiner, qui avait déjà fait entendre l’ouvrage au concert, en assure la direction musicale à la tête des English Baroque Soloists, sur instruments anciens, et du Monteverdi Choir ; Jean-Louis Martinoty en signe la mise en scène. Le travail de Catherine Turocy et de la New York Baroque Dance Company rend à la danse sa place dans le drame. L’événement dépasse largement la découverte d’une partition : il contribue à renouveler la présence de Rameau sur les scènes et à faire d’Aix l’un des lieux majeurs de la renaissance de l’opéra baroque français.

L’année suivante, Hippolyte et Aricie confirme cet élan. Sous la direction de Gardiner, dans l’univers scénique de Pier Luigi Pizzi, Jessye Norman incarne une Phèdre dont la grandeur tragique reste attachée à l’histoire du Festival. Autour d’elle, José van Dam, Rachel Yakar, John Aler et Jules Bastin participent à cette rencontre entre des voix d’exception et une approche musicale renouvelée. L’exploration se poursuit avec Tancrède de Campra (1986), Psyché de Lully (1987), puis avec William Christie et Les Arts Florissants : Les Indes galantes (1990), mises en scène par Alfredo Arias, et Castor et Pollux (1991), avec Pizzi. Louis Erlo accompagne ainsi une transformation durable du paysage lyrique, donnant à des ouvrages longtemps éloignés du répertoire les moyens de retrouver le public.

Cette curiosité rencontre naturellement Mozart. Sous sa direction, le compositeur retrouve une place centrale, et son œuvre est abordée dans toute sa diversité. Mitridate, re di Ponto (1983), puis La finta giardiniera (1984) dans sa version italienne, élargissent l’horizon mozartien d’Aix. À côté des grandes œuvres familières, ces partitions permettent d’entendre autrement le développement d’un génie dramatique. La fidélité au compositeur tutélaire du Festival nourrit une recherche sur les œuvres et leur interprétation, portée par le souci du théâtre et par une attention soutenue au travail d’ensemble.

Avec The Fairy Queen, Louis Erlo donne à cette conception du spectacle une ampleur particulière. William Christie et Adrian Noble réunissent autour de Purcell chanteurs, comédiens, danseurs et instrumentistes ; Francine Lancelot et Béatrice Massin contribuent à la rencontre entre les disciplines. La féerie, la comédie et la poésie de Shakespeare se déploient dans une entreprise ambitieuse, qui affirme combien la redécouverte d’un ouvrage ancien peut susciter une invention scénique.

Deux ans plus tard, Le Songe d’une nuit d’été de Britten offre à l’Archevêché un autre de ses enchantements les plus durables. Dirigé par Steuart Bedford et mis en scène par Robert Carsen, le spectacle transforme la cour en un monde de bleu et de vert, de désirs, de rêves et de métamorphoses. La confiance accordée au jeune metteur en scène canadien, après une première collaboration à Lyon, trouve ici un accomplissement exceptionnel. Repris sur de nombreuses scènes, puis revenu à Aix en 2015, ce Songe témoigne de la longue vie que peuvent connaître les spectacles nés d’une rencontre juste entre une œuvre et des artistes.

Les années Erlo ouvrent aussi le Festival à d’autres horizons. Ariane à Naxos (1985), puis Le Chevalier à la rose (1987), sous la direction de Semyon Bychkov, composent un moment straussien important. L’Amour des trois oranges de Prokofiev (1989), qu’Erlo met lui-même en scène avec Alain Maratrat, sous la direction de Kent Nagano, fait éclater les couleurs de la fable et de la fantaisie ; The Rake’s Progress de Stravinski (1992) prolonge l’exploration du répertoire du XXe siècle. Le théâtre musical contemporain trouve également sa place, avec Berio, Aperghis et Claude Prey. Les concerts et les récitals complètent cette programmation, qui accueille aussi de grandes œuvres sacrées. Les enregistrements des Boréades et de Tancrède, publiés chez Erato, prolongent quant à eux le rayonnement de ces redécouvertes aixoises.

Derrière ces choix se tient un homme qui connaît concrètement les métiers du théâtre. Né à Lyon en 1929, Louis Erlo commence sa carrière à l’Opéra de sa ville comme régisseur, puis comme metteur en scène, avant d’en prendre la direction en 1969. L’« Opéra Nouveau » qu’il y développe associe renouvellement du répertoire, création, attention aux publics et transformation des méthodes de travail. Sa collaboration avec Jean-Pierre Brossmann contribue au rayonnement international de la maison. À la tête de l’Opéra Studio de Paris dès sa création en 1973, qu’il dirige jusqu’en 1979, il s’engage également dans la formation des jeunes chanteurs.

À Aix, cette expérience se traduit par l’attention portée à la préparation des spectacles, aux répétitions et au travail d’ensemble. Les liens avec Lyon favorisent les coproductions. Avec Jean-Louis Pujol et les équipes du Festival, Erlo travaille à réunir les moyens nécessaires à ses ambitions artistiques. La transformation du Théâtre de l’Archevêché en 1985 élargit également les possibilités scéniques.

La fin de son mandat est assombrie par les difficultés financières que traverse le Festival. Sa dernière édition accueille néanmoins Sémélé de Händel (1996), avec William Christie et Robert Carsen, ultime rencontre sous son mandat de deux artistes qui auront tant apporté à ces années aixoises.

Louis Erlo, 1982 © Ville d'Aix-en-Provence

Louis Erlo, 1982 © Ville d'Aix-en-Provence

Fairy Queen, 1989 © Henry Ely

The Fairy Queen, 1989 © Henry Ely

Ariane à Naxos, Festival 1986 - Jessye Norman © Henry Ely

Jessye Norman saluant à la fin des représentations d’Ariane à Naxos sur le plateau du Théâtre de l’Archevêché, 1986 © Henry Ely

Le Songe d’une nuit d’été, Mise en scène Robert Carsen – Festival d’Aix-en-Provence 2015

Le Songe d’une nuit d’été, mise en scène Robert Carsen
Reprise au Festival d’Aix-en-Provence 2015 © Patrick Berger