LES OPÉRAS DE RICHARD STRAUSS AU FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE

Histoire du Festival
mardi17mars 2026

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Cet été, le Festival présente l’un des opéras les plus ambitieux de Richard Strauss : La Femme sans ombre (1919). Après Salomé mis en scène par Andrea Breth en 2022, et Elektra de Patrice Chéreau en 2013, la production 2026 de La Femme sans ombre s’annonce comme un événement : débuts en fosse du jeune chef finlandais Klaus Mäkelä avec l’Orchestre de Paris ; distribution de chanteurs hors-pair pour interpréter ce répertoire exigeant – Nina Stemme, Tamara Wilson ou encore Michael Spyres ; Barrie Kosky à la mise en scène, pour déployer une vision profondément humaniste de ce chef-d’œuvre généralement considéré comme le dernier opéra romantique. De l’irruption du répertoire néo-classique straussien dans les années 1960 à la présentation de ses opéras les plus modernes depuis les années 2010, le Festival cultive une relation fidèle à l’œuvre de Richard Strauss, affirmant sa vocation à porter sur scène les partitions les plus ambitieuses du répertoire lyrique.

De Mozart à Strauss : Ariane à Naxos (1963)

Longtemps associé à un répertoire mozartien et à une ligne esthétique méditerranéenne, le Festival d’Aix-en-Provence ouvre timidement ses portes à la musique germanique en 1963, qui était très minoritaire dans les programmes musicaux aixois. Les organisateurs du Festival présentent Ariane à Naxos comme une œuvre avant tout d’essence classique, prédestinée à rejoindre le canon aixois. On lit à l’occasion de l’entrée de l’œuvre au répertoire en 1963 :

On pouvait craindre, là aussi, qu’une telle œuvre [Ariane à Naxos] inspirée du grand souffle romantique d’outre-Rhin se trouva déplacée en Provence. Bien au contraire, elle y trouve un cadre correspondant à l’attirance que Richard Strauss eut toujours pour les rivages latins.1

La construction d’une marque de fabrique aixoise  autour de Mozart inclut donc Ariane à Naxos, dont le caractère explicitement néo-mozartien s’accorde parfaitement au Festival. Claude Rostand renchérit dans Les Cahiers du Festival :

Allez l’entendre d’autant plus que, de par son cadre décoratif, de par la grande majorité des œuvres constituant son répertoire passé, le Théâtre de l’Archevêché est un lieu d’élection de l’opéra classique. Il était donc prédestiné à voir un jour monter sur ses planches Ariane avec son rocher de Naxos, Bacchus, le Compositeur, Arlequin, Zerbinetta, Naïade, Dryade, ainsi que tous les charmants et frivoles personnages qui déclament ou virevoltent dans cet ouvrage étincelant de fantaisie et de solennité baroques, et dans lequel, au XXe siècle, Richard Strauss a donné une succulente réplique à l’opera buffa et à l’opera seria de jadis, mêlant l’un et l’autre en une sorte de dessert de gala, de pièce montée, où, en pâtissier de génie, il jongle avec les ingrédients les plus savoureux.2

Régine Crespin chante le rôle-titre d'Ariane à Naxos au Festival d'Aix

La production est par ailleurs une grande réussite des premières années du Festival, portée par des voix d’exception et par la somptueuse scénographie de Pierre Clayette, qui fait alterner le rougeoiement d’une irréelle salle de théâtre et la pénombre bleutée de la grotte d’Ariane. En 1963, Teresa Stich-Randall incarne la mélancolique Ariane, entourée d’un trio de nymphes particulièrement remarqué (Lia Montoya, Sonja Drasler et Jane Berbié, découverte en 1958 par Gabriel Dussurget). Elle partage la scène avec Gianna d’Angelo, alors au sommet de sa carrière, dans le rôle de Zerbinette – l’un des plus exigeants du répertoire de soprano colorature. Lors de la reprise du spectacle en 1966, Régine Crespin succède à Teresa Stich-Randall dans le rôle d’Ariane. La mezzo-soprano Tatiana Troyanos triomphe dans le rôle du Compositeur tandis que Mady Mesplé en Zerbinette complète ce plateau de haute volée.

Un moment straussien (1985-1987)

Une nouvelle approche de Strauss se dessine dans les années 1980, sous l’impulsion de Louis Erlo, qui s’attache à faire émerger des cycles thématiques au fil des éditions. Pendant trois ans, le Festival consacre ainsi un véritable « moment Strauss » : deux saisons avec Ariane à Naxos dans une production de Göran Järvefelt (1985-1986) et une saison avec Le Chevalier à la Rose mis en scène par Tobias Richter (1987).

Semyon Bychkov, jeune chef soviétique tout juste naturalisé américain, prend la baguette à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France pour ces trois productions. Sa direction lyrique trace une nouvelle voie vers l’ère post-romantique. La véritable star de cette période est Jeanne Piland, grande interprète straussienne, qui campe tantôt un Compositeur émouvant (Ariane à Naxos), tantôt un Octavian de légende (Le Chevalier à la rose) – rôle pour lequel elle a longtemps considérée comme la meilleure interprète de sa génération. Lors de la création du spectacle, la mezzo-soprano se produit aux côtés de sa concitoyenne Jessye Norman, contribuant à faire du spectacle un événement par ce rendez-vous des grandes voix lyriques féminines.

Trente ans plus tard, Ariane à Naxos retrouve à nouveau la scène du Théâtre de l’Archevêché dans une mise en scène de Katie Mitchell (2018). La metteuse en scène en « résidence » au Festival entre 2012 et 2018 livre sa version de l’opéra de Strauss – après Written on Skin (2012), The House Taken Over (2013), Trauernacht (2014), Alcina (2015) et Pelléas et Mélisande (2016). Elle accentue la tragédie de la solitude d’Ariane d’un côté par une division de la scène en deux parties, laissant la comédie des aventures amoureuses de Zerbinette dans un monde à part. Le plateau vocal international est à nouveau d’un brillant niveau : Sabine Devieilhe fait ses débuts en Zerbinette, Angela Brower campe un incroyable Compositeur, tandis que Lise Davidsen livre une Ariane époustouflante, révélant au grand public une soprano à l’envergure exceptionnelle.

Ariane à Naxos, Festival 1986 - Jessye Norman © Henry Ely

Jessye Norman saluant à la fin des représentations d’Ariane à Naxos sur le plateau du Théâtre de l’Archevêché, Festival 1986 © Henry Ely

Les œuvres rares de Strauss au XXIe siècle

C’est au tournant du XXIe siècle qu’Aix s’ouvre pleinement au versant le plus ambitieux du catalogue straussien avec la programmation successive d’Elektra (2013), de Salomé (2022) et de La Femme sans ombre (2026), toujours servis par l’Orchestre de Paris. Ces trois spectacles s’imposent chaque fois comme autant d’événements musicaux et théâtraux de premier plan.

Elektra apparaît rétrospectivement comme le « testament lyrique3 » de Patrice Chéreau, disparu trois mois après la création du spectacle. Le metteur en scène avait fait son retour à l’opéra en 2005 pour un Così fan tutte, avant de reformer le tandem du Ring de Bayreuth avec Pierre Boulez pour De la maison des morts en 2007. Dans le décor d’une sobriété monumentale signé Richard Peduzzi, Patrice Chéreau travaille la cruauté d’une tragédie antique mais humaine : Clytemnestre (Waltraud Meier) rongée de remords et Elektra en haillons (Evelyn Herlitzius) livrent une interprétation avec une intensité de jeu hors du commun. Sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Orchestre de Paris, le spectacle est un triomphe.

Extrait d’Elektra mis en scène par Patrice Chéreau (Festival d'Aix-en-Provence 2013)

Dix ans plus tard, Pierre Audi relance avec l’Orchestre de Paris une séquence straussienne, continuant d’ouvrir le répertoire du Festival aux grandes œuvres du XXe siècle. En 2022, la soprano Elsa Dreisig incarne le rôle-titre de Salomé à un âge remarquablement jeune au regard des exigences du rôle, conformément aux souhaits de  la metteuse en scène allemande Andrea Breth. Celle-ci rompt résolument avec l’orientalisme traditionnellement associé aux représentations de Salome : sa mise en scène sombre se déploie en tableaux aux références picturales post-romantiques avant de glisser vers d’autres énigmes visuelles et laisser se déployer toute la force et le désir du personnage de Salomé. Le chef d’orchestre Ingo Metzmacher opte pour la version de l’œuvre dite « des retouches de Dresde », à l’orchestration plus légère, qui laisse éclore la voix d’une jeune fille découvrant tout à la fois sa force d’aimer, son emprise sur son beau-père, et la mort : son innocence est dévastatrice, sceau d’un monde en dégénérescence.

La programmation de La Femme sans ombre en juillet 2026 prolonge cette ouverture du Festival aux œuvres les plus monumentales et les plus énigmatiques de Richard Strauss. Conte fantastique issu de la collaboration approfondie entre le compositeur et son librettiste Hugo von Hofmannsthal, La Femme sans ombre fait le récit de l’initiation de personnages en quête de leur humanité. À l’ultimatum posé d’acquérir une ombre en trois jours, l’Impératrice d’un royaume imaginaire découvre la cruauté du monde en même temps que la bonté et la générosité en lesquelles puiser pour explorer toutes les facettes de l’humanité. La musique foisonnante fait miroiter les mondes que les personnages traversent dans ce voyage auquel Barrie Kosky nous propose de nous joindre – entre rêve fantasmatique et lucidité. Le Festival inscrit ainsi à son histoire un nouvel événement musical au Grand Théâtre de Provence.

Anne LE BERRE

 

Claude Clément, « Le Festival 1963 », Les Cahiers des Amis du Festival, n°4, mars 1964
2 Claude Rostand, « Ariane à Aix », Les Cahiers des Amis du Festival, n°3, février 1963
3 Renaud Machart, « Elektra, le testament lyrique de Patrice Chéreau sur Mezzo », Le Monde, 20 décembre 2020

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