[ CARNET DE RÉPÉTITION ] REQUIEM

Au festival
samedi27juin 2026

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18 juin 2026, 21h30 — Théâtre de l’Archevêché — Festival d’Aix-en-Provence

C’est peu de dire, en ce soir de la mi-juin, qu’un sentiment de bonne humeur flotte sur le Théâtre de l’Archevêché. On aurait presque l’impression de voir une classe débordante d’énergie et un rien survoltée, si tous les artistes présents pour cette scénique piano n’étaient de grands professionnels qui savent, à la seconde où le chef prend la parole pour signaler le début de la répétition, retrouver un calme et une concentration instantanés. Pygmalion, ensemble fondé il y a désormais vingt ans par Raphaël Pichon, a investi les lieux pour assurer la reprise de Requiem créé avec Romeo Castellucci en 2019 au Festival. Plus qu’un spectacle, Requiem est une aventure au long cours, rassemblant une équipe de fidèles qui ont joué le spectacle partout dans le monde. Ces artistes ont un bonheur non dissimulé à se réunir autour d’un projet devenu emblématique, qui retrouve en 2026 l’endroit qui l’a vu naître : la cour de l’Archevêché à Aix.

La répétition du soir commence à un moment de grande intensité de la musique et de la mise en scène : le « Confutatis ». Dans cette section de la messe pour les morts sont évoquées les âmes damnées qui brûleront en Enfer pour l’éternité, tandis que les justes gagneront le Paradis. Mozart écrit pour cela une pièce où alternent deux atmosphères très fortement contrastées : un chœur masculin déchaîné et menaçant incarnant une vision d’apocalypse et un chœur féminin angélique, en douces lignes suspendues. Tout le chœur Pygmalion est requis sur scène et doit interpréter une chorégraphie à la rythmique obsédante au cours de laquelle sont utilisées de la terre et de la peinture. Pour cette répétition qui s’effectue non pas en costumes mais en habits de ville, des combinaisons de protection en plastique ont été distribuées à tous les membres du chœur et aux danseurs, afin qu’ils protègent leurs vêtements des salissures et des projections. Le résultat, quelques minutes avant le début de la répétition, est un joyeux vacarme, un va-et-vient fourmillant de silhouettes encapuchonnées de plastique transparent rose ou bleu, avec des surchaussures assorties. La situation semble ravir les choristes, qui tendent une combinaison à Raphaël Pichon. Alors qu’il n’a pas besoin de se protéger, puisqu’il dirige depuis la fosse, ce dernier se prête au jeu : il disparaît en coulisses l’espace d’une minute et revient recouvert lui aussi d’une combinaison rose qui souligne sa haute silhouette. Impossible de ne pas immortaliser la scène ! Raphaël Pichon rejoint les choristes et les danseurs et s’allonge devant eux sur l’avant-scène pour une rapide – mais savoureuse – séance photo improvisée.

Le travail reprend sérieusement son cours. Raphaël Pichon, qui aime déambuler pieds nus dans le Théâtre de l’Archevêché, saute en fosse et reprend son poste. Cette répétition est un moment de perfectionnement scénique tout autant que musical et le chef sait parfaitement se faire comprendre des chanteurs et des chanteuses avec qui il travaille très étroitement : il parsème ses indications d’images évocatrices très poétiques pour les spectateurs extérieurs, mais surtout très précises pour celles et ceux qui ont appris à les saisir et à les transcrire dans leur interprétation. Le « Lacrimosa », demande Raphaël Pichon, doit être à peine chanté, suspendu dans les airs, dans un pianissimo céleste, tandis qu’il réclame dans le « Confutatis » des consonnes ancrées dans la terre foulée par la danse.

La chorégraphie imaginée par Evelin Facchini (qui accompagne également cet été Clément Cogitore pour sa mise en scène de La Flûte enchantée) donne un souffle revigorant au spectacle. Autour d’un mât de cocagne, choristes et danseuses entrelacent avec application des rubans rouge et or, dans une ronde répétitive qu’Evelin Facchini surveille de près. Un instant, elle prend même part au mouvement aux côtés des interprètes pour accompagner précisément les postures de chacun et apporter un sentiment d’unité à l’ensemble. La chorégraphe n’est pas la seule à s’activer autour de cette foule : Héloïse Sérazin, qui assure la reprise de la mise en scène de Romeo Castellucci, suit sur sa grande partition recouverte d’annotations le déroulé du spectacle et elle interrompt plusieurs fois la répétition au micro pour rééquilibrer la répartition des personnes présentes sur scène ou pour signaler un déplacement qui a été oublié, un accessoire qui n’est pas placé au bon endroit. Elle peut compter sur le soutien de Simone Gatti, avec lequel elle forme un duo d’une efficacité redoutable pour transmettre le plus précisément possible les intentions de l’équipe de la création in abstentia.  Le danseur présent depuis la création du spectacle a en effet participé à toutes les tournées de Requiem. Mémoire vivante du spectacle, dont les gestes sont ancrés dans son corps, il est tantôt au plateau, tantôt en salle pour joindre son regard à celui d’Héloïse Sérazin. Ils ont d’ailleurs prévu au planning du lendemain l’apprentissage d’une nouvelle scène en studio : Simone demande donc aux interprètes de ne pas tenter pour l’instant la chorégraphie d’après leurs souvenirs de représentations antérieures – certaines choses ne souffrent pas l’approximation, et l’on travaille ici avec une rigueur égale à celle qui précède la création d’un nouveau spectacle. Du point de vue de l’enthousiasme, les danseurs ne sont pas en reste : à peine la pause est-elle déclarée qu’ils entament un concours de fouettés sur la scène encore jonchée de terre.

Dans quelques jours, l’orchestre Pygmalion va arriver et l’ensemble sera au complet pour les ultimes répétitions avant l’ouverture du Festival. Dans ce mélange fascinant de bonne humeur débridée et de concentration, c’est la splendeur du son du chœur qui saisit toutes les personnes réunies ce soir dans la cour du Théâtre de l’Archevêché. Ce son si harmonieux, si plein, si ductile, qui révèle une entente profonde entre tous les artistes présents, est mis au service d’une œuvre à la portée universelle et au message sublime. Alors que la nuit s’est installée sans qu’on l’ait vue venir, on se surprend à quitter avec un grand sourire les répétitions de cette œuvre écrite pour ceux qui ne sont plus, certain d’avoir assisté à un moment de joie partagée.

Anne Le Berre et Guillaume Picard

Requiem - Festival d'Aix-en-Provence 2026

Requiem - Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez

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