[ CARNET DE RÉPÉTITION ] ACCABADORA

Au festival
mercredi24juin 2026

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Mercredi 17 juin 2026, 14h30 — Théâtre du Jeu de Paume — Festival d’Aix-en-Provence

La vague caniculaire a commencé à frapper – et pourtant, l’activité dans le Théâtre du Jeu de Paume bat son plein, à désormais trois semaines de la première représentation d’Accabadora, nouvel opéra composé par Francesco Filidei. Le petit théâtre du XVIIIe siècle niché dans les rues du centre-ville aixois semble un havre de fraîcheur en ce début d’après-midi ; passées les portes de service, toute une ruche s’active, en contraste avec la torpeur des rues du quartier. Tous les espaces de ce petit lieu sont envahis : les chanteurs et chanteuses se préparent en loge à l’étage, les habilleuses déplacent des portants dans les couloirs menant au plateau, la décoratrice Mariangela Mazzeo a investi les espaces où se pressera le public pour y étendre l’un des rideaux de scène – large tissu noir dans lequel elle découpe des bandes pour en ajuster les fronces et la texture.

Dans une grande loge, une ultime répétition musicale s’organise, tandis que la metteuse en scène Valentina Carrasco fait réviser en salle, dans une ambiance joyeuse, les déplacements des figurantes. Tout le théâtre bruisse de conversations en français ou en italien – le passage d’une langue à l’autre se faisant avec bonheur et fluidité. Des sièges du parterre ont été démontés afin de laisser place aux tables de régie. Le théâtre devient l’écrin de l’adaptation du roman de Michela Murgia et se mue progressivement en un village imaginaire de Sardaigne, où se déroule l’action de l’opéra : Tzia Bonaria, couturière qui prend la jeune Maria pour « fille d’âme », se révèle progressivement être dépositaire de mystérieuses fonctions, accompagnant les mourants dans leur dernier voyage.

Comme toujours à l’opéra, le spectacle est aussi dans la salle ! Des femmes âgées – incarnant à la fois des Parques et une communauté entourant la jeune Maria et Tzia Bonaria – patientent en costume sur des fauteuils du public. « Allez les filles, on va travailler les changements de décor ! » : la complicité entre les six femmes et Valentina Carrasco est touchante. La metteuse en scène argentine sait les mettre à l’aise et ajuster leurs mouvements, tout en s’assurant qu’elles ont bien bu avant de commencer à répéter. Au premier balcon, deux fillettes de six ans, qui interviennent au début du spectacle pour incarner Maria enfant, attendent sagement leur tour. Il s’agit de leur premier jour au théâtre : elles observent avec grande curiosité cet environnement insolite, penchées au-dessus du parterre et observant leurs aînées en contrebas, puis levant des yeux émerveillés vers le plafond : « Il est trop beau, le lustre ! » 

La répétition commence : Valentina Carrasco et son assisant Lorenzo Nencini sont sur scène, aux côtés des figurantes. Ils miment les positions des solistes encore en répétition musicale pour servir de repère, glissant d’un personnage à l’autre, tout en donnant des indications de déplacement. Vêtue de blanc, la silhouette de Valentina Carrasco se meut dans le décor aux multiples plans reconstituant une Sardaigne rurale et hors du temps. Appliquées à pétrir le pain ou à travailler la terre, les figurantes livrent un ballet minutieux composé de traditions ancestrales sardes. Après un grand coup de balais sur le plateau pour nettoyer une fine couche de farine – matière travaillée sous maintes formes dans le spectacle –, une seconde phase de l’après-midi s’ouvre. C’est au tour de Lucie Leguay, cheffe d’orchestre de la production, d’entrer en salle : d’un pas décidé, elle traverse le plateau et dévale une passerelle qui enjambe la fosse encore vide de son orchestre et dans laquelle un piano permet la tenue des répétitions. La cheffe prend place sur une haute chaise en face de son pupitre et des deux imposants volumes qui composent la partition d’Accabadora. Yoan Héreau, assistant à la direction musicale et chef de chant, s’assoit dans la salle, au premier rang, juste derrière elle : avec Marco Schirru, pianiste chef de chant et répétiteur d’italien, ils ont tous les trois travaillé d’arrache-pied depuis quatre semaines pour donner vie à la musique de Francesco Filidei – sculptant les équilibres des voix du coro, travaillant les parties des solistes. 

Chanteurs et chanteuses arrivent progressivement, entrant dans la salle par différentes portes et semblant converger vers le plateau pour donner naissance au spectacle : en quelques secondes, le Sarde Francesco Leone (lui-même fils d’âme de la romancière Michela Murgia), le ténor Hugo Brady et la toute jeune soprano au timbre adolescent Rachel Masclet – incarnant respectivement les rôles d’Andría et de Maria - sont au plateau. Les fillettes descendent à leur tour pour répéter et foulent la scène pour la première fois – on leur donne quelques indications pour qu’elles se repèrent – tandis que Noa Frenkel, campant l’Accabadora, fend la salle dans sa longue jupe noire, sourire aux lèvres. Valentina Carrasco et Lorenzo Nencini ont regagné le milieu du parterre, assis à leur table de régie. À quelques mètres du plateau, ils scrutent le filage du début de l’opéra. Filage : pas tout à fait, car l’un des buts de l’opération est de faire répéter aux deux petites filles (qui joueront en alternance) l’ensemble des scènes. Profitant donc d’une interruption, Rachel Masclet s’approche du bord de scène pour demander une précision rythmique à Yoan Héreau ; Victoire Bunel, Olga Siemieńczuk, Camille Primeau, Lovro Korošec, Constantin Goubet et Lodovico Filippo Ravizza en profitent quant à eux pour jeter un coup d’œil au plateau et ce qu’il s’y passe. Tantôt sur scène, tantôt en fosse, les six interprètes du coro cherchent le placement du son qu’ils ont travaillé en studio pour l’adapter à l’acoustique du théâtre. L’écriture de Francesco Filidei fait tournoyer les voix à la manière du canto a tenore – chant polyphonique traditionnel sarde – avec des couleurs chatoyantes et inquiétantes. 

Une courte pause annoncée par Lise Labro, régisseuse de production, et l’on reprend encore pour une heure et demie de travail. Dans la scène d’ouverture, le jeu est déjà frappant de sincérité : la noire accabadora devient mère adoptive dans un geste symbolique poignant, sans paroles. Le cadre d’un miroir en pied – accessoire crucial du décor – est livré au cours de la répétition. On s’empresse de le mettre en place, permettant de donner une nouvelle ampleur au jeu de scène de Rachel Masclet. D’une folle inventivité et doté d’un rythme qui ne se relâche jamais, le spectacle se construit dans une agitation excitante : des rideaux de vignes montent et descendent des cintres ; de robustes tables de bois sont agencées pour créer des espaces scéniques mouvants ; de grandes draperies couvrent et découvrent de rapides changements d’ambiance ; des tintements de cloche annoncent l’arrivée furtive de personnages masqués, qui disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés. L’énergie de ces scènes n’a d’égale que la fougue de Valentina Carrasco, la concentration de Francesco Filidei – qui assiste attentivement aux répétitions depuis le deuxième balcon –, la détermination de Lucie Leguay, l’engouement des chanteurs et des chanteuses, l’investissement des figurantes, la précision des équipes techniques : autant de forces créatrices unies pour faire advenir un opéra de chambre dont on devine déjà l’efficacité époustouflante.

Anne Le Berre

Accabadora - Festival d'Aix-en-Provence 2026

Accabadora - Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez

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