Robert Lepage
Votre carrière internationale ne vous avait pas encore amené en Provence; pouvez-vous nous dire comment s’est élaboré le projet de programmer votre spectacle Rossignol et autres fables au Festival d’Aix-en-Provence ?
C’est une idée à laquelle j’avais déjà pensé depuis un bon moment, mais je ne savais pas dans quelle maison d’opéra cela allait se concrétiser, parce que l’idée de remplir d’eau une fosse d’orchestre n’est pas une idée évidente ! C’est lorsque j’ai travaillé sur le Rake’s progress de Stravinsky à la Monnaie de Bruxelles que Bernard Foccroulle, qui en était alors le directeur, a eu l’idée de produire une soirée Stravinsky. Moi, j’avais l’idée de Rossignol, mais c’est Bernard qui a suggéré d’y ajouter une série de petites oeuvres en lien avec le monde animal, le monde du conte ou de la fable, et c’est lui qui a choisi ces petites pièces de Stravinsky que je ne connaissais pas bien à l’époque. Lorsqu’il a été nommé directeur du Festival d’Aix, nous avons pensé qu’un lieu festivalier comme celui-ci était plus adapté qu’une maison d’opéra pour en faire la création dans toute sa flamboyance, et le projet s’est concrétisé assez rapidement. L’idée a gagné très rapidement la faveur d’autres co-producteurs, ce qui nous a permis de faire une première version du spectacle à Toronto, et maintenant de pousser le concept plus loin et de le bonifier.
Ce spectacle, qui est construit autour de l’opéra Le Rossignol, écrit par Stravinsky à partir d’un conte d’Andersen, est-il de quelque manière redevable de votre travail pour le « Projet Andersen » de 2005 ?
C’est sûr que c’est en partie redevable à ce projet-là. Car quand on prépare un spectacle sur la vie d’Andersen, on lit à peu près tous ses contes. Je connaissais à l’époque le conte Le Rossignol, mais je ne connaissais pas son origine. On dit qu’Andersen l’avait écrit pour la chanteuse suédoise Jenny Lind, dont il s’était épris, et que l’on surnommait « Le rossignol du Nord ». Andersen était alors très fasciné par les chinoiseries exposées au Tivoli, à Copenhague, où l’on pouvait voir des petits théâtres d’ombres chinoises. C’est de là que m’est venue l’idée de faire une « chinoiserie » avec Le Rossignol, dans l’esprit de la Chine imaginaire d’Andersen. Cette idée correspondait à une époque où je m’intéressais à la culture vietnamienne et aux marionnettes aquatiques, que j’avais pu voir lors de mon premier voyage au Vietnam. Cette forme m’intéressait beaucoup et j’avais l’impression que l’oeuvre de Stravinsky et cette technique – mixée à d’autres techniques voisines : ombres chinoises, marionnettes japonaises du bunraku et théâtre d’ombres balinais - feraient un mariage parfait.
Qu’apporte, sur le plan artistique, le défi technique consistant à transformer la fosse d’orchestre en un bassin de 70 000 litres d’eau dans lequel évoluent des chanteurs manipulant des marionnettes ?
Cela nous oblige à régler la question de l’orchestre, car si on le déloge de son lieu habituel, il faut lui trouver une autre place. Ce qui me plaît dans ce spectacle, c’est que l’orchestre est mis à l’honneur, puisqu’il est sur scène, tandis que les chanteurs sont dans la fosse. Les chanteurs ont l’orchestre dans le dos, alors qu’ils ont l’habitude de se battre contre l’ouragan sonore qui les sépare des spectateurs, et de pousser leur voix pour qu’elle passe au-dessus de cet ouragan et arrive jusqu’au public. Là, c’est le contraire : non seulement les chanteurs sont à proximité du public, mais l’eau – qui est un très bon conducteur sonore - les aide aussi à transporter la voix. C’est un peu un chambardement de toutes les règles et cela a été un grand défi, surtout sur le plan acoustique, bien davantage que sur le plan esthétique ou visuel.
Dans la revue de votre compagnie pluridisciplinaire ex machina, Richard Boisvert a écrit, après la création à Toronto, à l’automne 2009, du Rossignol et autres fables , que ce spectacle « ouvre une nouvelle fenêtre sur le monde de l’opéra ». Avez-vous en chantier des projets d’autres oeuvres originales pour le premier festival d’art lyrique de l’Opéra de Québec, prévu pour 2011 ?
En fait, nous espèrons pouvoir présenter Le Rossignol et autres fables à Québec, où il n’y a pas une très grande tradition d’art lyrique. L’opéra fait un très bon travail, mais ne dispose pas encore de moyens suffisants pour ce genre de productions. On espère que cette formule de festival, un peu à la manière d’Aix ou de Salzbourg, permettra de sortir des cadres habituels et de monter des productions qu’on ne peut pas produire dans les grandes maisons d’opéra. L’idée, c’est de créer un événement d’art lyrique, et Rossignol répond évidemment très bien à cette idée. Si Rossignol marche bien, nous espèrons beaucoup pouvoir développer ce festival l’année suivante…
Entretien réalisé par Christine Prost