Les trois premières semaines de répétition se déroulent dans le studio dit « The Big One » au premier étage du Grand Théâtre de Provence. Pas de lumière naturelle mais un espace si vaste que le décor qui se tiendra bientôt sur la scène a pu y être monté, ainsi que le système de projection.
Ce vendredi 3 juillet, on arrive au terme de la deuxième semaine de répétition avec les solistes. Chaque journée commence par une heure d’échauffement sans musique animée par Luc De Wit, qui assure la reprise de cette production depuis sa création bruxelloise en 2005. L’idée est bien entendu d’échauffer les corps mais surtout de forger la cohérence du groupe à travers un langage commun. La répétition sera ensuite beaucoup plus efficace. À la suite d’exercices qui apprennent aux chanteurs à respirer et agir ensemble, vient un moment d’improvisation destiné à développer leur expressivité physique. Cette préparation est importante pour des artistes trop souvent considérés comme individualistes, et ils y participent d’ailleurs avec beaucoup d’entrain.
Première demi-heure : disposés en cercle, les chanteurs exécutent une chorégraphie assez simple, qui met surtout les bras en jeu, et la développent sur les indications de Luc qui ajoute progressivement des difficultés : variations de vitesse, accompagnement en chantant Frère Jacques, en français puis en allemand (Bruder Jakob), puis en canon, puis en ajoutant de nouveaux mouvements… L’exercice n’a pas été sans cafouillages mais a favorisé la concentration, tout en mettant chacun de bonne humeur.
Seconde demi-heure : Luc propose une improvisation sur le thème « L’adieu au bateau ». Il s’agit, après avoir mis un masque, de s’avancer du fond du plateau vers le public en exprimant le déchirement de l’adieu face à un navire qui s’en va avec à son bord une personne aimée. C’est d’autant moins facile qu’il faut descendre les degrés du décor avec le visage couvert. Magnus/Tamino se propose en premier. Luc se moque gentiment de son manque d’expression : on le voit marcher, on voit son geste d’adieu, certes. On voit aussi beaucoup les marches du décor. Ce qu’on ne voit pas assez, c’est le bateau qui part ! Les candidats suivants font de leur mieux. Ils ont souvent trop d’idées mais progressent vers une expression plus touchante. Chacun apporte quelque chose de nouveau mais à la fin, Luc fait tout de même remarquer qu’ils ont tous regardé le bateau partir vers la droite. Cela n’aurait-il pas été plus efficace en restant de face ?
L’heure a passé. Le maestro, René Jacobs, arrive pour diriger la scène-piano. D’ailleurs, le studio plonge dans la pénombre et les projections commencent sur les éléments du décor.
Ce samedi matin 4 juillet, on répète le finale de l’acte II à partir du choral des deux hommes en armes. Ils chanteront dans des porte-voix, doublés par moment par le chœur en coulisses. Pour l’heure, le Rias Kammerchor Berlin n’est pas encore arrivé à Aix et les accessoires ne sont pas tous prêts. Les porte-voix sont deux bidons de fontaine à eau dont le fond a été découpé. Il faut coordonner le mouvement du tapis roulant avec les projections, le tout en musique, mais comme d’habitude, tout se met en place très rapidement, à la grande satisfaction de William Kentridge et de René Jacobs.
Le tapis roulant s’avère très efficace. Non seulement il permet les changements de décor à vue, les apparitions et les disparitions, et renforce le caractère de fable de l’œuvre, mais il décuple aussi le sens du moindre déplacement : intrusions, parcours… Ainsi, il est très clair que Pamina est celle qui sert de guide à Tamino dans les épreuves que leur impose Sarastro. À beaucoup d’autres moments de ce deuxième acte à la tonalité très maçonnique, le décor permet de désigner Pamina comme l’être le plus vivant, le plus réactif du conte – celui qui connaît la plus grande évolution intérieure. Ce n’est pas la moindre qualité de cet opéra des Lumières que d’avoir réservé le rôle le plus humain à une femme !
Marie-Ange Petit, qui assure les percussions et les bruitages du spectacle, s’est installée au Big One avec une foule d’objets, de percussions, d’appeaux et elle va, sur les indications de René Jacobs, animer les scènes d’épreuves que traversent les protagonistes de bruits qui évoquent les éléments, la nature : le crépitement du feu, le ruissellement de l’eau, la foudre, le vent, les ténèbres, etc. L’objectif du maestro est double : faire ainsi ressortir la dimension populaire et divertissante de l’œuvre, et lier les numéros chantés avec les dialogues parlés du singspiel en musicalisant ceux-ci par des réminiscences mélodiques au piano, une déclamation musicale, des effets de spatialisation et des interventions de percussions. Christian Koch, le pianiste et chef de chant de la production, anime donc aussi les dialogues de ses interventions au piano, réagissant avec beaucoup d’esprit au moindre geste de René Jacobs.
On progresse vers la fin de l’acte, malgré la chaleur que les jupons de répétition intensifient pour les interprètes féminines. Le tableau noir doit être apprivoisé par les deux castings de garçons et par Sunhae Im/Papagena. Les garçons des St. Florianer Sängerknaben ont une faculté très professionnelle de se mobiliser. Plus de trois semaines avant la première, ils ont déjà tendance à se mettre en place spontanément au moment nécessaire. Ils sont aussi capables de chanter à la place des chœurs absents. Certains ont pourtant apporté leurs consoles de jeu… Chanter en équilibre sur le tableau noir, en coordonnant leurs gestes avec les projections vidéo, n’est pas évident. Ils doivent prendre leurs marques, assurer leur stabilité et acquérir assez d’automatismes pour ne jamais perdre le chef de vue. Ils sont plutôt aidés par le système de la double distribution puisque le trio qui ne répète pas regarde celui qui joue et prend conscience du sens et de la portée de chaque geste qui leur est demandé. Malgré son tutu bouffant, Sunhae Im/Papagena se juche sur le tableau mobile puis en descend aisément. Il faut dire que son apparition fait rire tout le monde. L’atmosphère est très collégiale, avec beaucoup de discussions en petits groupes au cours desquelles le travail est commenté et coordonné, et des moments de grande concentration où tous les regards sont tournés vers la scène, lorsqu’un chanteur répète un aria par exemple.
Ce matin, vendredi 10 juillet, on répète la fin de l’acte I au Big One. Il y a un monde fou : outre la double distribution, le chœur est maintenant présent au grand complet. Les hommes vont chanter le chœur des esclaves de Monostatos, puis les femmes les rejoindront pour le finale de l’acte, qui rassemble comme le veut la tradition un maximum de protagonistes.
Pour l’heure, Papageno et Pamina s’apprêtent à s’échapper de la geôle où Monostatos retenait la princesse : encore faut-il que le tapis roulant se mette en marche. La projection des images ne fait plus aucune difficulté et se calle toujours exactement sur la scène qu’on décide de répéter. L’oiseleur et la princesse se mettent en route lorsque l’affreux Monostatos apparaît, sur le même tapis roulant mais en sens inverse. Kurt Azesberger s’en donne à cœur joie dans ce rôle de composition. En général, les ténors de caractère s’amusent beaucoup avec les personnages de méchants ou de bouffons que leur réserve l’ensemble du répertoire. Certains ont même quitté les emplois lyriques afin d’évoluer vers ces rôles plus scéniques et plus variés.
La scène est particulièrement amusante puisque c’est celle où Papageno utilise pour la première fois le Glockenspiel magique offert par les Trois Dames et en découvre les vertus. L’instrument, qui se présente dans la production sous la forme d’une boîte à musique dont Daniel Schmutzhard/Papageno s’emploie à tourner la manivelle en rythme, a le pouvoir de faire danser et chanter les brutes les plus coriaces. Aussitôt que les sons cristallins résonnent, Kurt Azesberger/Monostatos se met à tourner sur lui-même comme une poupée mécanique. Et René Jacobs prend un malin plaisir à faire varier les tempi, comme si l’oiseleur variait la vitesse de son geste, ce qui oblige tout le monde sur le plateau à s’adapter. Les choristes/esclaves passent juste la tête sur les côtés du décor afin de faire écho à l’émerveillement de Monostatos.
La scène n’est pas très délicate à régler mais il faut en accentuer l’humour, et par ailleurs faire travailler les deux Pamina. On la répète donc plusieurs fois. « Montre tes muscles au public, conseille Luc De Wit, les esclaves, eux, savent déjà combien tu es fort ». Et Kurt Azesberger commence à répéter face public des gestes de culturiste, faisant mine de tordre une barre de fer – sa matraque est en réalité en cuir tressé – à la grande joie des chanteurs qui attendent leur tour. Marlis Petersen/Pamina ne lui ménage pas ses conseils puis le prend en photo et lui montre le résultat.
La suite du finale sera reprise avec tout le chœur cet après-midi. C’est plus complexe : les mouvements de groupe doivent être très nets et ne jamais masquer les solistes. Luc les prévient : il faudra tout jouer tout de suite et ne pas s’économiser en attendant d’être sur la scène. C’est le secret pour être prêt à temps.
Agnès Terrier, Dramaturge

C’est au premier étage : vous montez la partie gauche d’un double escalier de pierre séculaire dont la beauté pure révèle à la fois le faste d’une époque révolue et son abandon.
Vous n’entrez pas car vous sortez. Le jardin qui a le même nom que la chapelle où l’on entrepose les décors pour l’alternance est un blanc fait de graviers, une installation conceptuelle. La lumière sur la blancheur vous rappelle définitivement la chaleur de l’après-midi. L’air chaud flotte et s’épaissit depuis des années du râle des visiteurs qui semblent l’alimenter encore. Si vos yeux traversent la nuée, vous apercevez quelques branches de verdure qui semblent dessiner un labyrinthe. Vous entrez dans une cour carrée faite des cubes blancs qui servent de loges aux artistes.
Ici pas de Minotaure mais l’écho des rires qui s’entremêlent pour n’en faire plus qu’un. La joie a cette capacité à attirer même le passant le plus affairé. La gorge d’où surgit cette électrique contagion est la loge des maquillages. En son milieu siège une noire princesse qu’on ne reconnaît que par son rire. C’est Sophie que l’on maquille en troyenne. Chacun, troublé, amusé, conquis par cette métamorphose, y ajoute sa surprise…Et son hilarité. La tension n’est palpable que dans l’agitation propre à la première répétition en costumes. Les manteaux, les robes volent vers leur destinataire, les lieux et temps des changements de costume en coulisse sont scrupuleusement vérifiés, les silhouettes se sculptent de vêtements et de perruques… L’espace s’épaissit de l’aboutissement de ce qui n’était encore que virtuel, malgré la répétition. La forme va enfin se révéler : Et en premier lieu à ceux qui la transmettront sur le plateau (artistes, machinistes, régisseurs, habilleurs, maquilleuses…). Cet instant unique, espace impalpable alors qu’il n’est que du visible, est une palpitation. Et ici elle est un rire.
Le rire sait convoquer le souvenir en même temps qu’il l’obstrue parce qu’il ne supporte que le présent. C’est peut-être ce qui marque le temps des répétitions de cet Idoménée. Le rire pour une bâche qui manque d'assommer Richard qui mime un résultat heureusement évité, un trio qui ne peut se faire qu’avec un seul des solistes, la robe de Vincent qui se prend dans les roues du décor empêchant ainsi son entrée sur scène, arrêtant la répétition toute entière, les pages du pianiste qui se mélangent avec le vent sur un mouvement crucial, les machinistes qui réussissent pour la première fois le balai final…
Le rire possède la faculté de transporter le corps entier dans le présent. Celui qui rit vraiment n’est plus que son rire. Il fait l’expérience concrète du présent. Or l’artiste, en représentation, se doit de produire du présent. Peut-être tous ces rires, toutes ces traces servent-elles à jalonner les répétitions et y inscrire dans le corps le processus tout entier sauvé de la mort que provoque le fini.
Vous cherchez, vous frayant un chemin au milieu de ces pensées, la sortie du labyrinthe. Vous ne traînez plus. Déjà le ciel s’assombrit. La fraîcheur de l’air vous rappelle au temps qui, lui, se déploie. Cela ne va pas tarder à commencer. Cette fois vous entrez. Vous laissez l’escalier à sa contemplation et prenez le couloir qui mène à la loge des chœurs. La moiteur y est sourde comparée à la joyeuse agitation qui y règne. Les questions vont bon train. Les couronnes de rubans seront misées sur une table pour l’intermezzo. Oui, il y aura un récapitulatif des interventions scéniques avant le début de la répétition. Oui, les nouvelles positions des prêtres sur l’escalier sont validées…
Il est rare de trouver un groupe sympathique. Non pas par l’addition de ses individualités, non, mais par ce que l’ensemble lui-même dégage. Comment ont-ils fait ? A quoi cela peut-il tenir ? Cette pensée n’a pas le temps de se déployer. Le décompte du temps avant le démarrage a commencé. Les retours soufflent dans l’air une voix connue et amicale. Il est temps de quitter le couloir et de redescendre vers le plateau.
Vous vous retournez une dernière fois sur le long couloir. Quelque chose a attiré votre attention. Les visages sont étrangement sereins. Tous sont en costume. C’est naturel mais, et c’est cela, il règne comme une atmosphère de travail déjà accompli. Vous vous faites la réflexion en souriant que c’est encore une répétition et que surtout elle n’a pas commencé. Peut-être la représentation est-elle déjà contenue dans cette sérénité, en train de se jouer.
C’est au rez-de-chaussée : Pour y accéder, un autre escalier, minuscule celui-là, pauvre, décrépi. Il n’est plus que son utilité, sa fonction. Vous traversez vers un autre dehors.
De la chapelle où l’on va chercher les derniers accessoires jusqu’à leur place sur le plateau, une rue à traverser. Des voitures et des piétons y croisent des chevaux grandeur nature portés par l’équipe technique de l’Archevêché. Etrange attelage et étrange comparaison. Comme un morceau d’histoire théâtralement assemblée par un hasard nécessaire. Vous suivez les chevaux jusqu’au plateau . C’est presque déjà prêt. Les éléments de la scénographie attendent, monstres d’acier, prêts à accomplir leur danse, maintes fois répétée, toujours surprenante. Ils font fièrement face à la salle, à la fraîcheur du dehors. C’est qu’ici vous quittez un ciel pour en retrouver un autre. Vous êtes surpris, encore, par leurs dimensions. Que se passe-t-il ? Votre regard vous interroge alors que c’est son travail de trouver une réponse. Gigantesques et minuscules à la fois, ils proposent à la vue une énigme : ils se donnent de manière différente, jamais figée, comme s’ils possédaient en eux plusieurs échelles qui n’en est qu’une seule, ce qui défie la mathématique. Vous pensez au génie des grands peintres en observant une présence réelle. Ils attendent pour danser. Ils ne peuvent s’échauffer eux à l’image des danseurs qui sont prêts dans leurs costumes, concentrés sur la grâce qu’ils sont en train de convoquer. Le mouvement d’un corps a parfois cette capacité à expirer de l’infini. L’apprivoiser par le travail est un geste titanesque, prométhéen.Vous pensez : Quel courage, quelle profonde abnégation, vous regardez votre corps et c’est lui cette fois qui vous rappelle au réel.
Vous laissez avec regret le ciel qu’observent silencieusement les danseurs de métal et vous sortez vers la coulisse. Dans la salle attenante à la scène, c’est le monde des machinistes. Une odeur de café raconte les nuits passées entre ciel et cintres à travailler sur l’alternance des deux spectacles dans le même lieu programmés. Démonter l’un pour placer l’autre. Faire l’un et l’autre sans relâche. Patiemment, passionnément avec la noblesse de l’artisanat d’un monde révolu.
C’est ici que se prépare la chorégraphie de métal. Dans une atmosphère hilare, les costumes métamorphosent, on discute une dernière fois les mouvements d’escaliers, les déplacements des barrières de sécurité, le moment musical de tel déplacement. Car les monstres de métal sont par eux manipulés et si ceux-ci regardent fièrement le ciel et la salle, c’est qu’ils peuvent compter sur ces hommes qui vont les faire danser, danser avec eux. Ce sont eux qui vont produire la multiplicité des images et des espaces.
Qui vont dessiner un parcours de formes et de sens conçu par Pierre André. Qui vont imprimer sur le regard des sensations qui mènent du réel à la pensée puisqu’elle se déploie dans le visible.
Qu’on ait les yeux ouverts pour voir une œuvre n’implique pas de manière évidente que notre regard l’est. Les yeux ouverts reconnaissent simplement les contours qui nous permettent de tracer notre chemin. Le regard ouvert les englobe, les touche. Il nous projette hors de nous-même vers le lieu d’une rencontre dont il revient. Il faut fermer les yeux pour remonter au temps de cette rencontre quand on se trouve devant un tableau.
L’espace en mouvement de Pierre André joue de ce temps. Il n’indique dans le présent que son propre futur. A l’endroit de la rencontre se construit déjà le toucher en devenir. Nous sommes portés dans le mouvement plus que par lui, peut-être parce que dans la conception même, la musique est déjà contenue.
Cela renvoie au défi de Cioran quand il dit : «Point de musique véritable qui ne nous fasse palper le temps».
La voix annonce le début de la représentation et vous tire brutalement de vos pensées. La salle des machinistes est vide. Il règne un étrange silence. Une inspiration. Vous retournez sur le plateau. Tous sont là. Prêts.
Les filles de la régie de scène partitions en main comptent les troupes. Rien ne manque. Elles vont pouvoir dire au chef qu’il peut commencer. En les regardant, vous vous dites que c’est maintenant sur elles que tous se reposent. Elles sont le dernier ciment. La manifestation invisible du temps et de l’espace.
Un regard doux vous porte vers la salle. Vous traversez le couloir qui mène aux sièges. Vous vous installez sous un autre ciel encore. Vous inspirez.
Vous fermez les yeux, cela commence.
Wissam Arbache, collaborateur artistique de Olivier Py

Pendant les réunions préparatoires nous nous sommes demandé, avec Yves Beaunesne, le scénographe Damien Caille-Perret, et le créateur des lumières Joël Hourbeigt, comment parler de la mythologie aujourd’hui. Que faire de ces dieux, ces demi-dieux, ces mortels (et surtout ces mortelles) ? C’est quoi, le nectar, l’ambroisie ? Offenbach en avait fait une critique de la société de son temps, bien sûr teintée de la fameuse « folie d’Offenbach », cette folie dont tout le monde parle dès qu’on prononce son nom…
De nos jours la mythologie, c’est peut-être le cinéma… Yves a alors pensé aux films français des années 30, lorsque le cinéma parlait encore des relations entre maîtres et valets, «La règle du jeu», les films de Guitry, «Drôle de drame» lui semblent bien parler d’une société élégante, futile et désespérée. Pour lui l’ambiance avant-guerre en France est proche de la fameuse «folie», l’impression de danser sur un volcan, les conflits en Europe qui donnent le pressentiment de la catastrophe, et qui augmentent le besoin de plaisirs et de fêtes. Lors de la présentation du projet à l’équipe, Yves Beaunesne demande aux chanteurs de regarder ces films. Depuis les DVD s’échangent, nos jeunes chanteurs ont vu beaucoup de films, qu’ils ont pour la plupart découverts, avec enthousiasme et plaisir.
Nous sommes donc dans la cuisine de la famille Jupiter, dans les années 30. C’est une grande famille, menée par le baron Ernest de Jupiter. Mais la cuisine est le lieu des domestiques et des livreurs.
Nous commençons par le premier mélodrame, joué par L’Opinion Publique (Marie Gautrot). Yves et le costumier Patrice Cauchetier en ont fait une journaliste mondaine, avec appareil photo et carnet de notes. Nous cherchons la façon la plus intéressante de parler au public, ce qui est souvent délicat. Marion Bernède a écrit un texte très directement adressé, ce qui nous aide beaucoup. L’orchestre joue pendant que Marie dit son texte, et, en bonne musicienne, elle prend inconsciemment le rythme de la musique. Lorsque le tempo convient à Alain Altinoglu et à notre chef de chant Morgane Fauchois, c’est un peu lent pour Yves, et vice-versa… Au fil des jours Marie trouve aussi comment apporter sur scène l’humour et la pêche que nous lui connaissons «dans la vie».
Entre Eurydice (Pauline Courtin). Pauline a le chien et la détermination d’Eurydice à être heureuse. Elle est mariée à Orphée mais est amoureuse du livreur de miel, (Ah ! Jean-Pierre Aumont…) Aristée, et elle attend son amant. Le chorégraphe Jean Gaudin lui fait travailler une entrée dansante et légère, un bouquet de bleuets à la main. Les accessoiristes (grâce soit ici rendue à Nathalie et Emmerantine qui ont été tout simplement admirables) ont préparé avec Damien Caille-Perret plusieurs choses à faire dans une cuisine : après quelques essais Yves se décide pour une boule de pâte à pain qu’Eurydice pourra pétrir, lancer, en fonction de ses humeurs et des sentiments qui l’agitent. Pauline s’amuse beaucoup, elle utilise à fond cette pâte pour exprimer l’amour d’Aristée ou la colère contre son mari. Nous travaillons l’air, Pauline est piquante, drôle, enjouée. L’ombre d’Arletty plane.
Entre Orphée (Julien Behr), qui rentre de ses leçons de violon. Orphée et Eurydice ne s’aiment plus, c’est une des grandes idées d’Offenbach : on est loin de l’amour absolu qui les unit dans toutes les versions du mythe. Le ressort comique de ce couple qui ne peut plus se supporter mais qui ne peut pas se séparer à cause de l’Opinion Publique et des bienséances est irrésistible : nous assistons à une scène de ménage, Eurydice veut reprendre sa liberté et Orphée s’y refuse. Une fois de plus c’est la femme qui veut être heureuse à tout prix, et qui est prête à passer outre les contraintes de la société pour gagner sa liberté. Offenbach féministe ?
Pour faire enrager cette femme qui lui échappe, Orphée décide de jouer à Eurydice son dernier concerto ; Eurydice est désespérée. Julien doit faire semblant de jouer du violon, la partie étant réellement jouée par le violon solo de la Camerata Salzburg. Julien est pianiste mais sur les conseils de notre régisseur Aurélien il arrive très vite à faire semblant de jouer comme un grand. Nous nous amusons beaucoup à monter cette scène : Julien est très souple et nous utilisons toutes les ressources du merveilleux décor de Damien…
La première répétition de l’entrée d’Aristée (Mathias Vidal) est épique, plus proche d’Intervilles que d’une scène d’opéra… Mathias est un acteur formidable, pour lui «Pluton c’est Roméo avec beaucoup de Juliettes»… Nous avons beaucoup de chances avec nos interprètes : pour cette production où il y a beaucoup de scènes parlées, nous avons des chanteurs qui sont aussi de merveilleux acteurs. Merci, mille fois merci ! Ils ont bien sûr tendance à beaucoup jouer de face, mais ils comprennent vite…
L’Aristée/Pluton de Mathias est le fils spirituel de Louis de Funès et de Louis Jouvet, il propose beaucoup de choses, et une fois encore le décor est un allié… Jean travaille avec lui, la mise en scène ne le ménage pas physiquement et les conseils de Jean sont les bienvenus pour qu’il ne se blesse pas.
La dernière scène entre Orphée et l’opinion publique nous donne plus de fil à retordre. Julien est irrésistible en apprenant la mort de sa femme, mais la scène qui suit est compliquée : le texte dit sans arrêt «Viens, viens», ce qui implique un mouvement, un déplacement, mais l’air est un peu difficile à chanter…
La première semaine s’achève, jusqu’ici tout va bien.
Nous arrivons chez les maîtres : toute la famille est réunie : le baron Ernest de Jupiter et sa nombreuse famille, sa femme et tous ses enfants, légitimes ou pas. Nous avons distribué aux chanteurs une liste des dieux de l’Olympe. Même si nous ne jouons pas du tout l’Antiquité, nous conservons les relations familiales de l’Olympe, pour qu’ils aient des pistes et développent des relations entre eux.
Emmanuelle de Negri campe un Cupidon parfait : son tempérament correspond tout à fait au petit garçon espiègle et insolent que nous avons imaginé. Encore une fois nos divines accessoiristes proposent des occupations à ces aristos qui s’ennuient après une nuit de folie à boire du lait et manger des endives… Estelle Kaïque (Minerve) joue aux cartes, Cupidon aux fléchettes… L’ennui est souvent un piège à montrer sur une scène : les personnages s’ennuient, mais comment rendre l’ennui théâtral ? comment créer un ennui actif ? comment mettre en scène des gens qui chantent : «Dormons, dormons» ? La musique nous aide : Offenbach fait entrer Cupidon et Vénus (Marie Kalinine) d’une nuit de débauche, puis Diane (Soula Parassidis) revient, armée et coléreuse. Et ces entrées dynamiques font exister la lassitude qui les a précédées.
Nous répétons ensuite la scène de ménage entre Jupiter (Vincent Deliau) et Junon (Sabine Revault d’Allonnes), nous sommes plus proches de Guitry que de Gluck…
L’entrée de Mercure (Paul Cremazy) est spectaculaire, comme «ses pieds ne touchent pas le sol», Yves et Damien l’ont imaginé en cycliste, ce qui ne facilite pas le chant… Paul s’est entraîné et nous cherchons les meilleurs circuits pour lui pour slalomer entre les éléments de décor, il écrase quelques pieds au passage, mais rien de grave.
La deuxième semaine s’achève, jusqu’ici tout va bien.
Apparaît le personnage le plus étrange de l’opéra : John Styx, le domestique de Pluton. Dans une production allemande c’est le grand acteur Helmut Lohner qui jouait le rôle. En lisant le texte des scènes parlées on comprend pourquoi : c’est sûrement le personnage le plus compliqué à jouer. Jérôme Billy EST Styx, il est tour à tour inquiétant, drôle, fou, et a une superbe voix. Nous respirons.
Le duo de la mouche… Jupiter déguisé en mouche séduit Eurydice… Yves et Patrice ont décidé de ne pas faire une transformation spectaculaire, et ça marche ! Nous sommes dans la comédie pure, «La belle et la bête» détourné, Yves pense à Dick Annegarn, à Polnareff. Dans la salle de répétitions nous sommes tous hyper concentrés : Alain et son assistant Samuel Jean, nos super-régisseurs Moïra et Aurélien, Jean et Yves, tous tournés vers le décor et écoutant avec beaucoup d’attention Vincent et Pauline faisant des «bzzzz» avec le plus grand sérieux est une image qui nous restera. Le lendemain c’est plus détendu, Yves a trouvé le fil de la scène, et les chanteurs peuvent inventer autour, nous nous disons une fois de plus que c’est compliqué de faire rire…
Milieu de la 3ème semaine, demain nous attaquons le 4ème tableau, les Enfers, avec le cancan que tout le monde connaît… La pression monte.
Dans quelques jours, l’Archevêché, ses hélicoptères, ses cloches, ses moustiques, ses nuits lumières avec Joël, ses plaids rouges, et surtout, surtout, sa magie.
Jusqu’ici…
Valérie Nègre, Assistante à la mise en scène
