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Zaide - répétition & réflexion

Zaide est un cadeau

« L’esprit d’un cadeau perdure à travers son don permanent…le cadeau auquel nous aspirons est le cadeau qui, lorsqu’il nous apparaît, s’adresse avec hégémonie à notre âme et nous touche de manière irrépressible. »Lewis Hyde, The Gift

Peter, Jim, Lynette et moi-même lisons tous le livre de Lewis Hyde, The Gift. Evidemment, nous interprétons chacun son message à notre manière, mais pour moi, l’analyse de Hyde de la théorie de l’échange du don dans son lien à l’artiste m’a rappelé la raison pour laquelle je me trouve ici, assis au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence et pourquoi je ne travaille pas pour une campagne électorale ou dans une banque.
Hyde a écrit : « un don est une chose que nous n’obtenons pas par nous-mêmes » – talent, intuition, inspiration, cette part de création qui est accordée à l’artiste est un don. Et même, lorsque nous achetons un billet d’entrée pour un musée, « et qu’une œuvre d’art nous émeut, quelque chose nous atteint qui n’a rien à voir avec le prix déboursé ».  

Zaide est un cadeau que nous vous offrons car le talent de l’équipe musicale et créative associé aux performances émouvantes des chanteurs vous offrent une nouvelle vision de cette œuvre extraordinaire créée par Mozart à l’âge de 23 ans. Il est probable que vous ne partagiez pas cette vision, que vous soyez choqué ou indifférent à notre approche contemporaine, mais un cadeau reste un cadeau et nous espérons que vous l’accueillerez à bras et esprit ouverts.

 

26 Mai - Lorsque la pluie est venue

Le premier jour des répétitions – après avoir essoré nos vêtements, placé nos chaussures sous les radiateurs des toilettes et nous être calfeutrés à l’intérieur alors que les pluies diluviennes s’abattaient dans la rue – Peter nous a remis à chacun un exemplaire du nouveau livre de Kevin Bales, Ending Slavery: how we free today’s slaves (Mettre fin à l’esclavage : comment nous affranchissons les esclaves aujourd’hui). La plupart des gens sont indignés lorsqu’ils apprennent que l’esclavage existe encore de nos jours. A Vienne, à l’occasion d’une de nos discussions préalables à la représentation, un psychiatre nous a relaté l’histoire d’une jeune femme qui a été libérée du joug d’une famille de diplomates. Elle était contrainte de travailler vingt heures par jour et était menottée à son lit la nuit. Un voisin l’a finalement découverte après être passé tous les jours devant sa fenêtre pendant un an.
Le public – principalement des fonctionnaires de l’ONU – était si bouleversé (ou rongé par la culpabilité ?) qu’au cours de l’entracte certains d’entre eux ont quitté la salle tandis que d’autres affichaient leur émoi face à cette proximité que pouvait avoir l’esclavage. Kevin nous a confié qu’il existe aujourd’hui 27 millions d’esclaves dans le monde, et quelques-uns d’entre eux, avec Mozart à leur tête, lutteront pour leur vie au Théâtre de l’Archevêché aux mois de juin et juillet.  


28 Mai  - Vertige

La pluie cesse quelques instants pour que les chanteurs puissent grimper sur scène. Peter a le vertige mais brave la hauteur pour offrir à tous le premier spectacle. Emé prépare des genouillères et des coudières. Il leur faudra un peu de temps pour s’habituer à l’atelier clandestin en métal à deux étages de George (il en avait 3 à Vienne et à New York) : une aventure semée d’angles saillants, de fils de fer, de tuyaux, de lumières fluorescentes et aveuglantes, d’escaliers et de sols transparents, de grilles coulissantes, de machines à coudre chancelantes au fuseau coloré et de nombreux espaces pour s’y faufiler – en vue de s’y cacher ou d’y dormir.


3 juin - Improvisations autour d’un couscous

Emilie et Sandrine ont organisé pour nous une répétition dans la salle du Bois de l’Aune où une troupe locale – composée de Palestiniens, de Marocains, d’Espagnols, de Maghrébins, d’un Arménien et d’un Roumain – s’y réunit chaque semaine pour y apprendre des chansons arabes avec Moneim et son oud magique.
Nous savons qu’il s’agit de l’endroit idéal lorsque nous passons à côté d’un pilier en entrant, portant l’inscription : « Victor Schoelcher (1848) - Député de la Martinique et de la Guadeloupe auteur du décret de l’abolition de l’esclavage ».
Notre chœur de 8 hommes et 3 femmes sera sélectionné parmi ce groupe et aujourd’hui nous sommes invités à les rencontrer, à les joindre lors de leur répétition et ensuite à partager un couscous avec eux. La musique était éthérée et le couscous exquis, mais tout le monde s'accorde à trouver que le point d’orgue de la soirée a été marqué par le duel spontané et improvisé de rap/hip-hop/un va et vient qui s’est engagé entre Yassine, un algérien aussi massif que notre Morris, et Jean-Paul, un chanteur venu de Kinshasa. Ils se sont répondus du tac au tac avec fougue sur fond de tous nos encouragements tout au long de la nuit, échangeant du rap français contre des harmonies congolaises au cours d’un moment extraordinaire de partage culturel.


4 juin - Aura-t-il pitié ?

Nous avons bataillé avec le quatuor aujourd’hui. Louis nous a tous inspirés en analysant Mozart comme un élève de Shakespeare. Les nuances de la musique commencent à prendre vie et lorsque Peter ajoute l’image bouleversante d’esclaves et de propriétaires d’esclaves aussi bien chrétiens que musulmans chantant tous ensemble sur un pied d’égalité, l’œuvre prend une nouvelle dimension tout à fait surprenante.
Le Sultan est résolu à tuer les esclaves qui se sont échappés mais pourtant, la musique de fin suggère une question : aura-t-il pitié ? Cette question ne me quitte pas au moment où je prends connaissance du Rapport 2008 sur la Traite des Personnes rédigé par le Ministère des Affaires Etrangères américain publié aujourd’hui. La France est considérée comme « un pays de destination des personnes victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle et de travail forcé». L’année dernière, pour la première fois, les tribunaux ont eu recours aux lois déjà anciennes contre la traite des personnes pour condamner… deux personnes. Le rapport révèle que, dans la plupart des affaires, ce sont les esclaves échappés qui sont condamnés et qui «subissent une sanction pénale disproportionnée uniquement pour des actes illégaux résultant de leur traite». Dans Zaide, Gomatz, Zaide, et Allazim ont le courage de libérer leurs frères esclaves et ils fuient dans la nuit noire – sans passeport, sans argent, sans téléphone, rien qu’avec leurs vêtements sur le dos. Y aura-t-il de la pitié lorsqu’ils voleront pour manger ? Y aura-t-il de la pitié au moment où ils ne pourront prouver leur identité ?


6 juin -  Douce

Ekaterina interprète Ruhe sanft comme un ange plein d’espoir planant au-dessus des hommes épuisés. Comme Peter les a poussés à le faire, ils pensent aux êtres qui leur sont chers, à ceux qu’ils ont dû abandonner, envoyant à travers la nuit des salutations silencieuses et de tendres vœux à leur famille au loin.
Comme Toni Morrison l’a déjà dit, lorsque nous ne sommes pas propriétaires de notre corps ou de notre esprit, le sommeil et les rêves sont les seules choses qui nous appartiennent.
Quand Ekaterina chante Ruhe sanft une troisième fois, elle se tourne vers une des filles à proximité, l’étreint et lui montre un avenir sans chaînes, sans douleur ni travail incessant, une vision d’amour absolu. C’est un cadeau aux proportions accablantes : cette jeune fille – appelons-la Douce – est une rescapée, victime de traite à destination de la France par un membre de sa famille. Brisée et fragile, elle est assez courageuse cependant pour prendre la fuite et nous raconter son histoire. Je suis assise à coté de Douce tout au long de l’Acte II, lui tenant fermement la main, tentant de la protéger de la violence de la scène. Elle tremble à chaque tension sur les menottes de Zaide, couvre ses yeux à chaque gifle, se remémorant sans nul doute un moment terrifiant de son passé.
Tandis que la nuit s’avance, elle remarque que ma main est froide et la tire sous la couverture, la réchauffant avec une telle tendresse que, de manière indescriptible émue par son geste, je me souviens à nouveau pourquoi je suis ici au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence, et que je ne travaille pas pour une campagne électorale ou dans une banque.  

Ruhe sanft, Douce, ihr süßen Träume.

 

 


6 juin - Cette première nuit

Jim a admirablement arrangé un lever de soleil au-dessus des grilles polies. Les esclaves se lèvent, sortent, et reviennent d'une longue journée de travail sous le soleil brûlant. Le son de l’oud magique de Moneim s'attarde toujours, s’élevant dans le ciel nocturne comme l'esprit des ancêtres, planant au-dessus des esclaves, qui dorment tous maintenant sauf le nouveau venu. Après une longue discussion, nous avons supprimé le texte du mélologue de Gomatz pour y mettre l'histoire de cette première nuit – la première nuit terrifiante qu’il a passée en prison, accablé par les démons, les promesses rompues, la crainte, la trahison, l’épuisement, l’agitation… et au cours de laquelle un étranger, interrompant son précieux sommeil pour lui donner la main et le consoler, l’a réconforté. Ce sont la bonté d'Allazim et le geste courageux de Zaïde qui incitent finalement Gomatz à rejeter sa nouvelle condition et à s’en prendre avec rage aux portes garnies de chaînes et d’un triple verrou. Même s’il n’obtient aucune réponse des puissants, il dérange la routine des autres et suscite le premier espoir de libération. Aujourd'hui Sean atteint de nouveaux sommets en créant une tension entre l'horreur immobile de cette première nuit et l'énergie de son opposition ; cela sera accentué plus tard avec le travail de la Camerata de Salzbourg, qui est totalement impliquée dans le morceau et trouve des nuances à chaque répétition.

 

17 juin - Ne suis-je pas un homme et un frère ?
 
Le personnage d'Alfred a beaucoup évolué depuis deux ans. Je me rends compte aujourd'hui (après que nous ayons conçu la bonne combinaison d'action violente pour accompagner l'intermède du film muet Thamos) qu’Allazim, dans cet opéra, est non seulement le héros qui revient sauver ses amis alors qu’il pourrait jouir simplement de sa propre liberté, mais aussi l’incarnation du mouvement abolitionniste. Tout en s’approchant du canon d'un pistolet sous le regard des esprits de Gandhi et de Martin Luther King, il chante avec la passion de la résistance non violente : « Vous, les puissants, vous regardez vos esclaves avec indifférence ; vous détenez la richesse et l'autorité mais vous ne nous voulez pas reconnaître que nous sommes vos frères ».

À un moment, quand il se met à genoux derrière Soliman, je vois devant moi l'image de l'esclave à genoux, symbole de la Société pour l'abolition du commerce des esclaves en Angleterre, et emblème durable des abolitionnistes et des militants antiesclavagistes des deux côtés de l'Atlantique. Il existe des camées de l'esclave enchaîné à genoux, le regard levé vers les cieux et les mains entrelacées, avec les mots « Ne suis-je pas un homme et un frère ? » gravés au-dessus de sa tête. Cette devise n'était pas une question mais une déclaration. En 1780, au moment de la composition de Zaïde, le mouvement abolitionniste était caché et dans ses premières phases en Angleterre et en Amérique, mais on ne peut douter que Mozart comprenait l'humanité fondamentale de l'esclave et la nécessité de la reconnaître et de la proclamer sans cesse.


19 juin - Philomèle

La première fois qu'Ekaterina a essayé les menottes sur la scène, elle les a tirées si violemment du poteau qu’elle a cassé la chaîne en deux. Nous avons alors commencé à comprendre sa force incroyable et la douleur extraordinaire – à la fois physique et psychologique – de Zaïde après avoir été capturée de nouveau. Sur de nombreux plans, l’aria du Rossignol représente de façon saisissante la situation difficile de l'esclave. Pris entre le tyran imprévisible Soliman, et Gomatz, qu’elle aime mais qui est désarmé, Zaïde exprime l'esprit de Philomèle : « Inconsolable, Philomèle pleure, emprisonnée dans une cage. Elle dit en sanglotant que sa liberté est violée. Jour et nuit, sans sommeil, elle sautille ici et là, cherchant un moyen d’évasion. » Dans la répétition, nous avons discuté du mythe antique de la jeune princesse grecque brutalement violée par son beau-frère, et lorsqu’elle a essayé de le dire, il lui a coupé la langue et l’a emprisonnée dans une cabane isolée dans la forêt. Incapable de parler, elle tisse une tapisserie illustrant le crime et l’envoie à sa sœur. Par son art, elle regagne sa liberté et sa possibilité d’expression.

Peter et Louis, avec Ekaterina, travaillent à transformer ce mythe antique en réalité : Zaïde, enchaînée au bâtiment où elle a été déjà emprisonnée (très probablement pendant plusieurs années), libère par son aria sa voix de résistance, et constitue ainsi la première menace réelle pour Soliman.



20 juin - Rien n’est totalement noir ou blanc

Peter a dit aujourd'hui qu'il est étonnant de voir comment Mozart confie la meilleure partie musicale au « mauvais garçon ». Russell chante Der Stolze comme une aria terrifiante mais enthousiasmante d'un homme humilié par son amour pour une femme qu'il possède mais ne peut pas contrôler.

Elle l'a manipulé pour obtenir des faveurs pour elle-même et ses amis, elle a simulé l'amour pour lui (quoique cet amour était peut-être parfois réel), elle a volé ses clefs pour faire s’évader chacun de ses ouvriers captifs. Elle fait là ce qu'elle doit faire pour survivre, mais pour lui, avant qu’elle ne le trahisse, elle était une lumière dorée dans son univers de néons. La fuite de Zaïde enlève le voile des yeux du Sultan, qui la considère alors comme une Schlange : un serpent. Intelligemment, Mozart, dépeint le sultan comme un esclave lui aussi, en quelque sorte: un lion fier qui peut être touché par une certaine flatterie, mais, s'il se sent asservi d’une quelconque manière (c'est-à-dire incapable de contrôler ce qui se produit autour de lui), devient un tyran. Il est un peu plus logique dans son aria suivante (« Je peux être très méchant ou très bon ; tout dépend juste de la façon dont vous me traitez »), mais ici il court à l’étage supérieur, complètement furieux, en essayant de défaire les chaînes invisibles de son amour mal orienté.

Louis cravache l'orchestre, qui joue avec frénésie ; il est difficile de rester calme sur son siège tandis que Soliman s’exclame et finit avec les doigts dans la grille par laquelle Zaïde sera plus tard emprisonnée dans son aria du rossignol.



23 juin - Le cycle de l'esclavage

C’est enfin la pré-générale. Nous fignolons encore divers éléments du spectacle, Jim met la dernière touche aux lumières, Gabriel froisse les costumes, Louis fait les dernières améliorations avec l'orchestre. Et juste avant l'entrée des 600 enfants qui composeront la majeure partie du public ce soir (et qui chanteront pour l'ouverture du festival le 27 juin), Peter fait des retouches au trio. Le trio a pris une toute autre signification depuis qu'il est chanté hors plateau (à Vienne et à New York il était chanté au troisième niveau). Alfred, Ekaterina, et Sean sont littéralement épuisés après avoir descendu précipitamment les escaliers arrière pour que la musique commence à temps. Ils se sont échappés dans Aix, mais, comme dit Peter, que signifie la liberté ?

Je me rappelle une remarque de Kevin Bales sur le cycle de l'esclavage : souvent on promet à la personne un travail de serveuse de bar ou de restaurant dans un pays occidental, et avec l'offre d'un vol « gratuit », elle (ou un de ses parents) accepte avec enthousiasme. J’imagine ce scénario : « Rose » arrive en France, on lui confisque son passeport, on lui dit qu'elle doit rembourser le vol et tous les frais, on la force à faire des travaux ménagers 20 heures par jour, on ne lui donne pas grand chose à manger, elle est battue et enfermée, on lui fait payer le dentifrice 20$ et le papier hygiénique 10$ ; il est donc impossible qu'elle puisse rembourser sa dette, toujours croissante. Un jour, quand la maîtresse de maison est sortie faire des courses, elle s'échappe. Elle n'a pas d’argent, pas d’amis dans le monde extérieur, et elle ne parle pas français. Elle voit avec envie une belle baguette de pain derrière la vitrine d’une boulangerie. Elle la vole. Elle est arrêtée. La police la détient pendant cinq jours, il n’y a personne pour venir la chercher, elle n'a aucun document d’identité. Elle est expulsée au Cameroun. Ceux qui l’ont envoyée en esclavage la découvrent dans la maison de son père et la renvoient en France, où sa dette est doublée et où elle est battue pour la punir de sa révolte.

Ils sont tous là, Zaïde, Allazim et Gomatz, sans savoir ce qui les attend. Respirant leurs premières bouffées d’air de la liberté, ils demandent au soleil levant et aux cieux de leur accorder la paix et le repos après de telles souffrances. Ils chantent à plusieurs reprises ce souhait désespéré, et chaque fois l'espoir semble diminuer et augmenter en même temps. Seule Zaïde sait que la teinte rouge sang du ciel est un avertissement. Allazim et Gomatz demandent chacun à leur Dieu (celui des musulmans et celui des chrétiens) de leur accorder sa protection, et au moment même où les premiers sourires apparaissent sur leurs visages, la haute silhouette d'Osmin apparaît au loin et ils doivent s’enfuir en courant.
Comme dit Osmin au début de l’Acte II, ils seront attrapés avant d’atteindre la frontière : le cycle doit continuer comme il l’a fait pendant des milliers d'années.


27 juin Dans le camion

La première ! Tout est en place et nous attendons ardemment une salle pleine d’amateurs d’opéra chevronnés qui seront sans doute emballés par cet opéra énergique, violent et sensible de Mozart. Ce soir, je m'assieds dans le camion de régie et de transmission par satellite d’où Peter dirige Zaïde pour le public du centre-ville d'Aix, pour la télévision (France 3) et pour un public plus vaste sur l'Internet (medici.tv). C'est tout un nouvel univers dans cet espace réduit : les techniciens courent en tous sens, il y a des moniteurs sur chaque centimètre de mur, mille boutons rouges clignotent, 9 appareils photo reliés à un opérateur portant un casque audio sont prêts à se lancer pour saisir un plan rapproché, un plan d’ensemble, en bas des escaliers, dans les rangées de machines à coudre, dans l’embrasure des deux portes, à un endroit ou un autre du plateau, y compris, certainement, tous les recoins invisibles du public. L'ouverture commence et les visages des choristes se lèvent vers nous (nous utilisons des séquences prises la semaine dernière : des plans rapprochés du chœur sur le plateau). C'est ce qui est merveilleux avec le cinéma : vous pouvez saisir l’évolution de l’émotion d’une personne sur son visage, on ne peut pas ne pas voir la douleur, on peut presque toucher la joue de la personne, et si on se prend à vouloir la rassurer, on peut presque la voir passer la tête à travers l'écran vers vous. Et ici, devant nous, les visages de ces choristes, chacun exprimant sa propre histoire avec ses yeux, vous supplient presque de ne pas rester indifférent à leur détresse. Pendant que l'opéra continue, Peter, hyperactif, orchestre les plans ; il dispose d’une fraction de seconde pour choisir l’image suivante ; les producteurs réagissent à chacun de ses mouvements et créent comme par magie une magnifique séquence, qui est diffusée en direct. Les caméras saisissent les détails les plus intimes des chanteurs sur le plateau: le visage terrifié de Zaïde glissant ses doigts à travers la grille pour saisir sa liberté ; le profil, derrière un poteau couleur de bronze, de Gomatz blessé au cours de sa lutte pour sauver son aimée ; la lumière délicate des lampes au-dessus des machines à coudre abandonnées après la fuite des choristes ; une vue plongeante d'Allazim qui s’avance vers le pistolet du Sultan ; la vue, par-dessus le bureau, du visage d'Osmin quand il comprend qu’il ne veut plus assister à une telle tyrannie ; un plan rapproché des yeux terrifiés de Soliman essayant de rester maître de lui-même. C'est l'intimité de nos répétitions, où quelques heureux élus seulement ont été témoins de l’évolution et de l'expression de chaque personnage, et qui est, maintenant, généreusement partagé avec un public plus large grâce à Pierre-Olivier et de Ideale Audience.

 

28 juin Le bol du mendiant

« Une part essentielle du travail de tout artiste, à côté de la création, est l’invocation. Une partie de ce travail ne peut pas être ‘faite’ mais doit être reçue: en suscitant, en créant en nous-mêmes ce `bol du mendiant' où sera mis le cadeau. »
- Lewis Hyde, The Gift

Je suis là, tenant un bol, recevant dans mes propres mains un peu de la vie marine de l’Australie où je ne suis jamais allé. Je suis relié à ces créatures marines par la technologie, le cinéma, la lumière et le cadeau de l'imagination de Lynette. Pour une raison que je ne connais pas, aujourd'hui (lendemain de la première, avec la fatigue qui s’ensuit), ces êtres microscopiques me semblent être les âmes de ceux qui sont partis, ceux qui n'ont pas été sauvés, ceux qui ont combattu par la violence ou la non-violence mais dans les deux cas ont perdu la vie, ceux qui n'ont pas eu assez de courage ou succombé aux démons imposés à eux, les hommes qui n’ont pas pu travailler une minute ni une seconde de plus, les femmes dont le corps est trop usé, les enfants qui ont perdu leur enfance dans la cruauté. Répondant à un appel, ils sont venus dans mon bol blanc, ces êtres aux couleurs vives, avec l’énergie et l’allégresse que leur donnent la liberté et leur taille si minuscule que personne ne pourra jamais les capturer. Et je pense à ceux qui ont été sauvés, comme Douce, comme les femmes et les enfants aidés par les organisations locales comme Esclavage Tolérance Zéro à Marseille (nous avons entendu l’histoire de certains d’entre eux hier et aujourd'hui au Colloque du Festival, Pour en finir avec l’esclavage), qui auront toujours des souvenirs de hantise, d’audiences de tribunal éprouvantes, de nuits sans sommeil, de serrements de cœur. Mais tandis que les minuscules poissons vibrionnent dans ma cuvette, je suis envahi d’un sentiment pur, un sentiment d'espoir : je suis convaincu qu'il sera possible, malgré tous les obstacles, de faire cesser l'esclavage. Peut-être pas aujourd'hui, ni demain ni l'année prochaine, mais ce sera possible. La personne qui est allée voir Zaïde hier et a été émue, la personne qui a assisté au Colloque et qui, indignée, a décidé d’agir, la personne qui a regardé le webcast, recherche avec Google le site d’Anti-slavery International et s'inscrit sur la liste d’alertes électroniques – cette personne en rejoindra une autre, et une autre, et une autre encore, et non seulement le changement sera possible, mais il se fera.


Avery T. Willis,
Assistante de Peter Sellars

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 
 

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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