Acte Un
Chœur
Une journée de rude labeur vient de se terminer. Soliman (« Le Sultan », un Musulman), enferme les esclaves dans leurs quartiers de nuit (avec entre autres Gomatz, un Chrétien, et Allazim, un Musulman). Il leur chante une chanson pour leur rappeler que la souffrance est une chose bien partagée par tous en ce bas monde et qu’il ne sert à rien de se plaindre : personne ne pourra rien changer à leur sort. Les esclaves installant leurs sacs de couchage sans aucun confort entre les machines à coudre reprennent en écho son exhortation avec irritation, résignation et même des accents moqueurs. Après quelques heures d’un sommeil décousu, le cycle recommencera.
Gomatz, mélodrame
Bien que son corps soit épuisé par son interminable première journée d’esclavage, l’esprit de Gomatz n’a de cesse de comprendre sa situation. Il craint ses congénères esclaves – il ne connaît rien de leur passé ni ne sait comment ils sont devenus esclaves. Mais il ne peut se résoudre à accepter les conditions de son esclavage comme ils le font. Tout le monde l’ignore à l’exception d’un esclave, Allazim, qui lui offrira quelque réconfort. Les pensées de Gomatz, empreintes de panique et de désespoir finissent par succomber à l’épuisement de son corps.
Zaide, Air: « Ruhe sanft »
Du haut de sa machine à coudre derrière lui, Zaide (une Musulmane) entend Gomatz lutter. Elle fredonne une berceuse pour apaiser sa douleur et lui tend sa carte d’identité, espérant que sa photo le réconfortera et lui redonnera courage. Découvrant cette vision d’un avenir sans douleur, elle se met à espérer passionnément que Gomatz verra son rêve de liberté se réaliser.
Gomatz, Air: « Rase, Schicksal »
Soliman effectue ses tournées pour s’assurer que tout le monde est bien endormi. Gomatz découvre la photo d’identité de Zaide qui lui donne le courage de relever la tête. Avec le bouillonnement de passion d’un meneur rebelle, il défie Soliman de derrière sa porte cadenassée : « Je ne crains plus tes coups, non, ce portrait arrange tout ». Encore une fois, personne ne semble prêter attention, si ce n’est Allazim qui, après un moment d’irritation, se surprend à ressentir un intérêt et une admiration grandissants.
Interlude : Andante extrait de Thamos, Roi d’Egypte
Zaide et Gomatz, Duo
L’amour inattendu qu’éprouvent soudain Zaide et Gomatz l’un pour l’autre se fortifie en dépit des circonstances. Ce moment volé, fragile et furtif, de joie et de ravissement les aide à surmonter la misère de leur condition d’esclaves.
Gomatz, Air : « Herr und Freund »
Gagnant les autres esclaves à leur cause, Gomatz et Allazim conçoivent secrètement un plan d’évasion. Gomatz exprime sa profonde gratitude à Allazim pour la confiance et l’aide qu’il lui accorde. Les larmes aux yeux il embrasse son nouvel ami et lui confie l’insurmontable sentiment d’impossibilité et d’émerveillement que lui cause son amour intense pour Zaide.
Allazim, Air : « Nur mutig »
Allazim s’efforce de juguler la peur qui s’empare de son cœur en chantant une aria entraînante, chanson de lutte vieille de plusieurs générations : « Par sa courageuse audace, le faible souvent se dresse contre le plus fort ». La musique progresse du doute vers une vision, du courage vers une irrésistible soif de vengeance. Les paroles « Assure-toi par toi-même un destin meilleur » alternent avec des montées de colère à l’égard de Soliman qui, travaillant tard dans son bureau, reste aveugle à cette grande évasion.
Zaide, Gomatz, Allazim, trio
Les jeunes amoureux et Allazim, musulmans et chrétiens confondus, entonnent une prière chantée pour l’avenir. Ensemble, ils exaltent la vision d’un soleil resplendissant et d’un arc en ciel miraculeux, symbole de la liberté et d’un monde au-delà de celui-ci. Zaide entend résonner le tonnerre au loin et voit le ciel se remplir d’éclairs et de sang, mais Gomatz et Allazim la réconfortent en lui affirmant qu’ils sont protégés par un Dieu commun. Ils rêvent de pouvoir jouir d’un moment de répit et de paix durable après toutes leurs souffrances et douleurs.
Acte Deux
Soliman, mélodrame
Soliman, qui est amoureux de Zaide, vit son évasion comme une trahison personnelle.
Il est à la fois choqué et meurtri dans sa vanité qu’elle lui ait préféré un chrétien (Gomatz). Cette disgrâce le rend furieux et il peste contre lui-même d’avoir été si naïf. Osmin, un marchand d’esclave, a déjà identifié en Allazim l’auteur de l’opération et assure le Sultan que les évadés, démunis de papiers, ne tarderont pas à être appréhendés.
Soliman, Air: « Der stolze Löw’ läßt »
« On peut certes dompter le lion orgueilleux, du flatteur il acceptera même les fers, mais qu’on l’humilie tel un esclave, sa fureur en fera un tyran. »
Osmin, Air: « Wer hunrig bei der Tafel sitzt »
Cette évasion n’inquiète en rien Osmin qui, en bon marchand d’esclaves qu’il est, excelle à trouver la matière première humaine parmi la pléthore d’êtres désespérés qui sont prêts à travailler dans n’importe quelles conditions. Pour lui, Soliman se comporte comme un grand imbécile. Les techniques de gestion modernes garantissent des bénéfices conséquents avec une main d’œuvre corvéable à merci. La leçon est qu’il faut manger à satiété ce que l’on vous sert dans l’assiette.
Interlude : Allegro extrait de Thamos, Roi d’Egypte
Soliman, Air: « Ich bin so bös’ als gut »
Soliman est en proie à des pulsions contradictoires : « Je puis être mauvais autant qu’être bon. Je récompense les mérites par maints avantages; mais que l’on provoque ma colère, alors je dispose d’armes qui châtient le vice et elles sont sanglantes. » Cédant à des accès de rage, il malmène Gomatz tout en implorant de Zaide son pardon et quelque signe d’amour.
Zaide, Air: « Trostlos schluchzet Philomele »
Les menottes aux poignets et incapable de s’échapper, Zaide chante Philomèle qui, selon le mythe de la Grèce antique, avait été violée et emprisonnée par son beau-frère. Après qu’il lui ait coupé la langue pour l’empêcher de dévoiler son crime, elle tissa une tapisserie contant l’histoire de sa déchéance. Cette tapisserie, ayant été remise entre les mains de sa sœur Procné, cette dernière punit son mari en lui servant leur jeune fils en ragoût. Procné et Philomène s’enfuirent et furent sauvées par les dieux de l’Olympe qui les transformèrent respectivement en hirondelle et en rossignol. Cette aria décrit de manière quasi-graphique un oiseau enfermé dans une cage et qui répète à l’envi les mêmes actions futiles et auto-destructrices d’évasion et de résistance. « Elle pleure à pleine gorge qu’on a offusqué sa liberté. »
Zaide, Air: « Tiger ! »
Les détenteurs du pouvoir étant restés sourds à ses supplications, Zaide finit par laisser sa colère réprimée éclater en une violente rébellion. Elle invective Soliman pour sa brutalité et sa violence : « Aiguise tes griffes et réjouis-toi d’une proie injustement conquise ! […] Viens vite nous tuer tous les deux ! » Elle chante avec l’abandon de ceux qui sentent qu’ils n’ont plus rien à perdre. Alors qu’elle protège farouchement Gomatz, Soliman commence à se rendre compte qu’il ne peut plus la contrôler.
Interlude : Allegro vivace assai extrait de Thamos, Roi d’Egypte
Allazim, Air: « Ihr Mächtigen »
Allazim se rend de son plein gré, choisissant de retourner au secours de ses compagnons d’infortune. Il constate le comportement violent du Sultan et le défie, sans pourtant manifester la moindre trace d’agressivité ou de sa soif de vengeance antérieure. « Vous les puissants, vous jetez un regard froid sur vos esclaves, et parce que vous êtes tout parés de chance et de prestige, vous méprisez vos frères. » Et, citant le Coran, il ajoute : « Ne connaît la compassion, l’affabilité et la clémence/ que celui qui, avant qu’on l’élève au-dessus de sa condition, a éprouvé l’inconstance du destin dans la vile poussière. ». Allazim continue de défier Soliman pour qu’il le regarde, qu’il le voit vraiment.
Interlude : Schlußmusik extrait de Thamos, Roi d’Egypte
Soliman, Zaide, Allazim, Gomatz, quatuor
Le jeune Mozart innove ici avec une structure étonnante qui pourrait proposer et démontrer l’idée d’une égalité entre tous les êtres humains, idée qui se fait jour en ce siècle des Lumières : le quartet traite avec une rigoureuse égalité les quatre personnes qui sont pourtant d’extraction sociale et de tempérament spirituel différents. Amour et mort, pitié et cruauté, compréhension et déni, puissants et sans pouvoirs, tout semble se retrouver dans le creuset de cette aventure musicale balançant entre yin et yang, commençant sur une dispute et atteignant des niveaux cosmiques d’équilibre et d’ajustement.
Gomatz demande à Zaide et Allazim de ne pas pleurer. Comme Gandhi ou Martin Luther King, il est prêt à mourir pour sa cause : « Retiens tes larmes,/ que la mort soit le couronnement de la vie ». Zaide est convaincue qu’elle est seule responsable et ne peut supporter de voir souffrir l’homme qu’elle aime et admire. Soliman crie qu’ils mourront tous les deux. Allazim porte son regard sur chacune des trois personnes, et la douleur lui déchire le cœur..
Finalement, les deux amants qui n’ont plus rien sur cette terre élèvent leurs voix et leurs espoirs vers le ciel. Soliman est décontenancé par la non-violence de leur réaction, leur acceptation, leur aplomb, leur clarté et le calme qui émane de leur prière déchirante adressée à une autorité qui lui est supérieure. Il répète sa menace de mort mais sa voix commence à hésiter au fur et à mesure que le Dieu qui est toute compassion et toute pitié entre dans sa vie.
Peter Sellars
Avery Willis