Dans l’histoire culturelle du XIXe siècle européen, les soixante-dix années de la vie de Richard Wagner (1813-1883) occupent une page à part. Elles tiennent à la fois du sacerdoce, du roman d’aventure et de la success story. Animé d’une combativité obstinée et d’une confiance inébranlable dans son génie, Wagner n’a jamais reculé devant les obstacles ou les sacrifices pour se forger un destin d’exception. S’étant voué à une réforme radicale du théâtre lyrique, auteur de tous ses livrets, il a aussi révolutionné le langage musical en douze partitions.
Sous l’influence d’une pensée dramatique impérieuse, sa conception de la forme, de l’harmonie et des timbres a bouleversé la façon dont ses contemporains appréhendaient l’ensemble des genres musicaux. A sa mort en 1883, Wagner est adulé ou détesté, imité par les musiciens comme par les poètes. Il pèsera sur le destin de deux générations d’artistes tel un « fantôme rouge » – l’expression est du Français Ernest Chausson.
1876 demeure une date-clé dans sa carrière comme dans l’histoire de l’opéra. Cet été là, sous le regard de toute l’Europe, Wagner réalise ce que nul artiste n’aurait osé envisager et ce qu’aucun ne pourra renouveler : l’inauguration d’un théâtre novateur conçu par et pour lui, l’instauration d’un festival consacré à sa seule musique, et la création d’une œuvre de quatorze heures présentée en quatre spectacles. Que cette triple entreprise n’ait fait que prospérer depuis lors confirme l’infaillible intuition de celui qui se voulait l’apôtre de « l’œuvre d’art de l’avenir ». En effet, le Festspielhaus demeure un modèle pour les architectes. Sous la direction de la famille Wagner, le Festival de Bayreuth est devenu une prestigieuse institution, soutenue par l’Etat fédéral depuis 1973. Quant à la fresque de L’Anneau du Nibelung, ses dimensions n’ont jamais fait reculer les producteurs ni le public.
Inspiré de la mythologie scandinave et d’une épopée médiévale, L’Anneau du Nibelung se présente à la fois comme un conte légendaire, un drame psychologique et une métaphore philosophique. Wagner s’y consacre pendant un quart de siècle, depuis les esquisses des livrets conçues durant l’insurrection socialiste de Dresde en 1849 jusqu’à la création du cycle entier en 1876, cinq ans après la proclamation de l’Empire allemand.
L’épopée met en scène trois générations de protagonistes qui se disputent un anneau assurant la toute-puissance sur le monde.
En prologue, L’Or du Rhin a retracé le vol de l’or au fleuve primitif par le Nibelung Alberich, puis la fabrication de l’anneau. Alberich a maudit l’anneau lorsque le dieu Wotan s’en est emparé. Puis Wotan a dû s’en dessaisir au profit des géants qui lui avaient bâti sa demeure, le Walhalla. Effet de la malédiction, l’un des géants a tué son frère avant de se métamorphoser en dragon.
Dans la première journée, La Walkyrie, Wotan a tenté de faire agir ses enfants, les jumeaux Siegmund et Sieglinde, aidés par leur demi-sœur Brünnhilde, la walkyrie. Mais son projet a échoué. Erda, la déesse de la terre, avait prévenu que l’anneau maudit ne pouvait être récupéré que par un héros libre et non aidé des dieux.
Autant le livret de Siegfried a été écrit par Wagner dans la continuité des autres épisodes, au début des années 1850, autant la partition fait l’objet d’une rédaction plus complexe. Composé d’abord dans la foulée de La Walkyrie, alors que Wagner proscrit vit en Suisse coupé de toute perspective de production, Siegfried est abandonné pendant le deuxième acte, en 1857 et pour douze ans. Épris de Mathilde Wesendonck et influencé par Schopenhauer, Wagner se consacre à Tristan et Isolde, puis aux Maîtres chanteurs. En 1864, il renoue avec la tétralogie quand Louis II, qui vient de monter sur le trône de Bavière, le prend sous sa protection. Les créations de Tristan, des Maîtres chanteurs, de L’Or du Rhin puis de La Walkyrie se déroulent à Munich entre 1665 et 1670, alors que Wagner achève le cycle.
Siegfried sera créé au Festspielhaus de Bayreuth le 16 août 1876.