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L'Infedeltà delusa
Premier filage, premières impressions

 

Concentration et rigueur. Ce sont les deux termes qui me viennent à l’esprit alors que j’assiste au premier filage de l’Infedelta delusa. Je n’ai assisté à aucune répétition. C’est donc le premier filage pour toute l’équipe et le premier contact avec la réalité du spectacle pour moi.
Concentration et rigueur. Les regards circulent, tissant une étrange toile : regards complices entre Jérémie et Richard, regards attentifs des chanteurs vers le chef, regards rieurs et joueurs des chanteurs entre eux.
Dès que la répétition s’interrompt, Richard bondit sur le plateau, donne des indications de jeu, bouge les bras, plie le corps. L’échange est digne de la tour de Babel : une phrase commencée en anglais s’achève en français. Le rire surgit. Les observateurs se relâchent, communiquent entre eux sur ce qu’ils ont vu avant qu’un signal ne remobilise tout le monde. Et c’est à nouveau la rigueur et la concentration.
Enchantement de constater que l’exigence n’empêche pas le rire.

Le premier filage c’est le moment de vérifier avec une pointe d’appréhension si les rêveries initiales de l’équipe artistique sont devenues réalité, si les hypothèses sont confirmées, si de nouveaux sens ont émergé. Soulagement. L’Infedelta qui hantait nos imaginations est en train de devenir un spectacle.


Premier constat : c’est le corps des acteurs qui a tordu le cou à la convention. Ces corps qui s’engagent, courent, s’étreignent, se battent, se déguisent, donnent vie à ces personnages qui n’étaient sur le papier que des figures, des stéréotypes : les jeunes premiers, le père, les amoureux éconduits, le séducteur. C’est par le mouvement que naît la vie, que Vespina (Claire Debono) devient femme blessée, que Sandrina (Ina Kringelborn) traîne son désespoir, que Filippo (Yves Saelens) affirme le pathétique d’un père ambivalent et que Nanni (Andreas Wolf) met sa vie en jeu pour être fidèle à son désir. Et quand je vois James Elliott (Nencio), pendu par les mains, comme un cascadeur ou comme Harold Lloyd dans ses films burlesques, je m’émerveille que Richard ait réussi cela : faire que l’opéra devienne théâtre, que les chanteurs révèlent aussi des talents d’acteurs, que le chant surgisse avec une si déconcertante facilité. A chaque reprise, de nouvelles propositions. Les artistes sont des créateurs.

Et du coup, les références surgissent : référence au cinéma néo-réaliste italien quand Vespina, seule chez elle, rêve en s’occupant à ses tâches ménagères, puis dans l’acte II référence à Fellini (Les clowns et Casanova), à Peter Greenaway (Meurtre dans un jardin anglais). Car ce qui apparaît dans ce filage c’est le lien constant entre le rêve et la réalité, entre le cauchemar et le fantasme, entre le réalisme du travail et la convention du théâtre. Lorsque les acteurs saisissent des sacs, des outils, c’est la vie paysanne qui s’inscrit dans les corps. Lorsqu’ils enfilent une perruque, un déguisement, qu’ils posent sur leur tête un casque orné de cornes, le théâtre s’invite sur scène, mais aussi la mascarade, le carnaval, le grotesque.


La scénographie sert de cadre à ces métamorphoses : elle renvoie à l’espace du silo, aux cages des animaux ; elle se décompose en cellules intimes, en boîtes imaginaires, elle se déchire et se déverse.
Claire virevolte, observe, change de costume, devient meneuse de revue. Mais elle conduit aussi un jeu bien cruel pour ceux qui ignorent son plan. Et j’aime voir cela, à savoir que derrière le théâtre l’humain soit toujours présent et permette à la spectatrice que je suis d’être embarquée dans l’histoire qui est racontée, d’être en empathie avec ces humains trop humains, de rester perplexe devant le mystère de la fin.

 

Catherine Ailloud-Nicolas

 

 

 

 MOTS CLES

 

Cauchemar


Sandrina prise entre deux feux, entre le devoir et l'amour. Le premier acte est le cauchemar de Sandrina. La nouvelle de son mariage forcé, les menaces de son père, l'insistance de son fiancé sont autant d'atteintes à son bonheur. L'autorité de la présence paternelle agit comme un surmoi et s'oppose à la relation passionnée qui unit Sandrina et Nanni. Le tulle matérialise la séparation des deux amants, il ne leur permet que quelques caresses à distance. Leurs étreintes empêchées renforcent la situation tragique, le choix de Sandrina, la douleur de Nanni. Sandrina obéit et se range du côté de son père et de l'ordre filial.

Fantasme


Vespina rêve sur l'amour et les douleurs qu'il procure. Ses rêveries deviennent réalité. Alors qu'elle prépare le repas elle est assaillie par les caresses de son amant Nencio. Les pensées romantiques sur l'amour se heurtent à l'image violente de l'enlacement. L'apparition de Nencio relève du fantasme qui déborderait de l'esprit de Vespina et se retournerait contre elle. Elle se trouve envahie par le trouble du désir et de la cruauté. Elle y puisera la rage nécessaire à la vengeance et au piège qu'elle va tendre.

 



Burlesque


Nencio vient à l'assaut de Sandrina et se voit violemment accueilli. Grâce aux mensonges et aux ruses de Vespina, le marié potentiel se voit éconduit. Le père, qui tenait tant à célébrer les noces de Sandrina et Nencio, use de tous les tours comiques pour le repousser. Le drame du premier acte bascule dans la farce sans perdre pour autant de sa profondeur tragique. Le rire acidifie les tensions entre les personnages, il dénonce la veulerie et la petitesse et magnifie l'intelligence et l'humour.

Ascension et Chute


Celui qui veut monter le plus haut, tombe le plus bas. Nencio qui incarne le plus riche de cette communauté paysanne séduit par son argent, fait montre de son arrogance de prédateur et devient l’homme à abattre. Dans le deuxième acte, l'infidèle est puni par Vespina directement et indirectement. Le jeune intrigant est roulé dans la boue et transformé en bête de foire. Il saute, danse et se démène sous le fouet ou la faux.


 

 

Travestissement


Vespina mène le deuxième acte, elle invente tour à tour les personnages qui lui permettront d'arriver à ses fins. La figure la plus troublante est celle du Marquis. Vespina joue ici de l'ambiguïté sexuelle et sociale. Elle séduit Nencio par son charme et sa situation, elle tourne en dérision le cupide Filippo et obtient de lui qu'il donne la main de Sandrina à son frère Nanni. C'est par la mascarade du théâtre que les intrigues des infidèles se trouvent déjouées.

 

 

Grégoire Aubert
Assistant à la mise en scène

  

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