Dimanche 12 juin
Après trois semaines de répétitions en studio, le lundi 6 juin a vu les premières répétitions de La Traviata sur la scène de l’Archevêché.
Jean-François Sivadier est souvent sur le plateau, très proche des chanteurs, ou il s’assied à quelques mètres, sur la fosse d’orchestre surélevée. Cette proximité semble sécuriser les interprètes, crée une atmosphère d’écoute mutuelle, de confiance qui semble imprégner ces répétitions depuis le premier jour.
Louis Langrée est très présent, très attentif au travail scénique, mais aussi absorbé par l’étude de l’édition critique de l’œuvre, qui lui permet de retrouver des versions très anciennes de la partition, des variantes non négligeables quant aux articulations et aux phrasés, aux relations de tempi ou d’autres paramètres encore. Cette réflexion sur les sources lui donne la possibilité de reprendre le chemin de la création de l’œuvre, et de préparer des décisions d’interprétation longuement mûries, qui le mèneront éventuellement hors des sentiers battus.
Vendredi 10 juin en soirée, j’assiste à la répétition de la scène entre Violetta et Germont, au deuxième acte. Moment crucial où tout bascule, où Violetta comprend que sa relation avec Alfreddo est à jamais compromise. Confrontation des caractères, des voix, des trajectoires individuelles. Après une forte résistance initiale, Violetta finit par céder devant l’insistance du père pour ce qu’il croit être le seul moyen de à sauver l’honneur de son fils et de sa famille.
Filage de la scène par Natalie Dessay et Ludovic Tézier. Sentiment d’intensité dramatique, de force expressive, d’évidence. Beaucoup de sobriété, dans les gestes comme dans le décor. Ensuite, lentement, longuement, doucement, Jean-François refait la scène, la décrit, la commente comme s’il l’inventait, avec des mots très simples. Les deux chanteurs l’écoutent avec une attention concentrée. Impression d’une grande intimité, d’une infinie confiance entre ces artistes. Moment magique…
Au Théâtre du Jeu de Paume, Joël Pommerat répète la mise en scène de Thanks to my Eyes. Les éclairages d’Eric Soyer magnifient l’espace scénique qu’il a imaginé, et contribuent à la concentration de toute l’équipe. Hagen Matzeit et Keren Motseri reprennent et reprennent la scène, en entier ou par fragments, pour trouver le geste juste, le déplacement adéquat, la bonne position par rapport aux éclairages… Infinie patience d’un travail où chaque détail compte. Le compositeur et le chef d’orchestre, Oscar Bianchi et Franck Ollu dialoguent avec Joël et les chanteurs, suggèrent, regardent, écoutent. Comment passer d’une scène à la suivante ? Quelle peut être la durée d’un noir total sur la scène ? Faut-il envisager de couper un fragment de la musique pendant la transition et installer un silence de quelques secondes ? Différentes options sont passées en revue, la décision est reportée à plus tard, au moment où les filages permettront de préciser le timing le plus juste, tant sur le plan musical que scénique.
J’admire les chanteurs, occupés à mémoriser une partition d’une difficulté extrême, sur le plan vocal et rythmique, en même temps qu’ils pénètrent dans l’univers scénique de Joël Pommerat.
Pour la troisième semaine consécutive, c’est au Bois de l’Aune, dans le quartier du Jas de Bouffan, que les répétitions de Acis and Galatea ont eu lieu. Pendant plusieurs jours, Leonardo Garcia Alarcon a dirigé des répétitions musicales, accompagnées au piano et au clavecin. La partition de Haendel est surprenante de beauté et de simplicité : chaque numéro semble d’une qualité supérieure au précédent, les voix s’entrelacent avec suavité, les chanteurs se fondent dans le chœur puis réapparaissent dans leurs fonctions de solistes. On comprend que cet opéra ait obtenu un succès inégalé du vivant de Haendel.
Après les répétitions musicales, Saburo Teshigawara a entamé fin mai le travail scénique avec les chanteurs de l’Académie. Dès la première semaine, il a traversé l’opéra, posé les balises.
Il a beaucoup été aidé par deux longs « workshops » qui ont eu lieu à Paris en hiver et lui ont permis de familiariser les chanteurs avec son langage chorégraphique, de prendre conscience de leur corps, de leurs capacités insoupçonnées de mouvement, de tension et détente…
Saburo a été conquis par ces jeunes chanteurs qui bougent bien mieux qu’il n’avait pu l’imaginer. Après une première semaine de répétitions scéniques, le résultat est impressionnant… mais ce n’est encore qu’une mise en place, où l’improvisation occupe une place importante. La semaine de répétitions qui vient de se terminer lui a permis de commencer à fixer les mouvements, à préciser les intentions. Dès demain, l’arrivée du continuo va permettre à Leonardo Garcia Alarcon de franchir une étape supplémentaire, d’approfondir le son instrumental et musical qu’il souhaite créer.
Je profite du dimanche, jour de congé de toutes les productions, pour aller à Digne voir quelques-uns de ces Refuges d’Art qu’Andy Goldsworthy a créés dans la montagne. Pour la brochure de ce festival 2011, nous avons obtenu son accord pour utiliser les photos de plusieurs de ses œuvres éphémères.
Les sculptures qu’il a imaginées et réalisées dans ces paysages sauvages témoignent d’une attention inouïe de l’artiste à l’égard de la nature, de la géologie, des matériaux qu’il trouve ou fait émerger, de l’histoire des lieux, de la vie des villages abandonnés. Surtout, on le sent en relation permanente avec les spectateurs, même si ceux-ci sont absents au moment du processus de création.
Ici aussi, le processus de création semble aussi fascinant que le résultat final.
Décrivant son projet, l’artiste écrit : « Les bâtiments retiennent au fur et à mesure le souvenir des êtres qui les occupent. Tous les Refuges d’Art gagneront en force chaque fois qu’ils seront visités. » Et à propos de son installation dans la Chapelle Sainte-Madeleine : « La cavité sera un espace où des personnes pourront se tenir, un lieu où d’autres se seront tenues avant elles, où d’autres se tiendront après. Chaque visiteur renforcera cette présence humaine ».
Ne peut-on rêver que, de la même manière, nos festivals génèrent des liens privilégiés entre les œuvres et les publics, entre les artistes du passé et du présent, entre les générations de spectateurs d’hier et celles d’aujourd’hui ?
Bernard Foccroulle
Préambule
Chaque année, le Festival d’Aix-en-Provence ouvre certaines répétitions aux spectateurs, notamment aux jeunes. En ce moment, la production de La Traviata et certaines répétitions de Thanks to my Eyes font l’objet de documentaires filmés qui seront diffusés ultérieurement.
Les lignes qui suivent constituent un écho personnel et subjectif de certaines répétitions. J’espère qu’elles permettront à certains de pénétrer ainsi, même à distance, à l’intérieur du processus qui mène vers les représentations.
Bernard Foccroulle
Oeuvres dans la nature
En savoir plus sur les Refuges d'Art d'Andy Goldsworthy en Haute-Provence














