Ce lundi-là, les chanteurs sont dans une attente, visible.
Certes, une première semaine de répétitions s'est écoulée dans le studio de Venelles, où des leurres, des volumes en carton et tissu sont censés les placer dans un cadre similaire au décor de leur Così.
Certes, ils y ont bénéficié de la préparation musicale rigoureuse, exigeante, édifiante de Christophe Rousset, le directeur musical.
Certes, Emmanuelle Bastet, l'assistante à la mise en scène, a commencé en souplesse, en douceur, à leur donner des éléments d'appréhension de leur rôle et de l'esprit d'ensemble dans lequel ils auraient à s'inscrire.
Certes, une projection de deux films du metteur en scène a été organisée. Ils ont pu voir ou revoir l'Iran de Kiarostami, ses routes et sa poésie, sa sobriété et sa richesse. Ils ont même regardé les leçons de cinéma données par le maître, où il s'exprime sur son rapport à l'image, à la musique, aux acteurs, aux décors, paroles qu'ils ne peuvent pas ne pas prendre pour eux.
Mais voilà l'heure de la révélation. L'heure où il s'agit enfin de prendre la mesure de la justesse de cette improbable rencontre : quel lien peut-il s'établir entre l'épure de cette oeuvre rigoureuse et multiple, invariablement ancrée dans cette terre et cet air d'Iran et le dramma giocoso de Mozart, sa musique, ses chants, ses déguisements ? Les doutes, les questions sont nombreux, non dits. La recherche de réponses patente, urgente.
En matière de réponse, Kiarostami a à offrir son sourire bienveillant, son regard perçant atténué, sa courtoisie persane traduite. Il est venu là pour entendre, observer. Ce premier lundi, il ne s'assiéra pas à la place prévue pour le metteur en scène, en première ligne, à vue. ll instaurera déjà sa posture de retrait. "A vous de mettre le train en marche, à vous de me faire une proposition";. Difficile tâche pour Emmanuelle Bastet qui doit extraire le charbon qui nourrira le mouvement, épouser pleinement cette liberté offerte sans perdre de vue les rails qui mènent la danse.
Et la musique vient, et le mouvement naît : balbutiant, hésitant, à la recherche d'un regard, d'une voix, qui approuve ou qui rejette, qui guide enfin. Les jours suivants, la phase d'appréhension mutuelle, de sourires, de regards, de tentatives de séduction discrète se clôt de sa belle mort et laisse place à un entrelacs précis d'approches, de réactions, d'échanges. L'observateur investit son siège, les chanteurs se présentent devant lui pour s'entendre dire, puis repartent sur la scène offrir une proposition affinée, ajustée. Ce qui se dit est invariablement succinct et ferme.
Abbas Kiarostami sait ce qu'il veut, ce qui lui semble vrai. Il demande à William Shimmel, incarnation de Don Alfonso, personnage central avec qui il vit, pense et parle depuis des mois de "ne pas jouer" quand il ne chante pas. "Tu ne les juges pas. Tant que ce que tu chantes ne vient pas à l'encontre de cela, rien dans ton visage, ta posture, ton expression ne doit donner à voir de l'ironie, de la condescendance, du cynisme". Shimmel n'est pas familier de cet Alfonso-là. Mais il entend très vite et s'enquiert de sa vie intérieure.
Est-ce sa propre blessure qu'Alfonso vient panser à travers l'expérience qu'il fait vivre à ces novices ? A-t-il lui-même été éconduit ? A-t-il à l'esprit une femme qui l'a fait souffrir ? "Peut-être, sans doute, peu importe." Nul ne parviendra jamais à planter les pas du poète errant dans le réel, dans l'anecdote. Mais il n'hésite pas à présenter au chanteur cet Alfonso bienveillant, généreux, quasi paternel, qui offre à ces jeunes apprentis amoureux une leçon de vie dont l'amertume a la vertu d'apprendre à accueillir et savourer les douceurs à venir.
Les femmes, pour englobées qu'elles soient dans ce titre provocant, ne sont pas dépréciées.
Tutti accusan le donne. Ed io le scuso, se mille volte al di cangiano amore (...) Ed a me par necessità del core.
Tous accusent les femmes. Et moi, je les excuse, si leur amour change mille fois par jour (...) C'est pour moi une nécessité du coeur.
Alfonso offre un baume qui soulage ces coeurs qui saignent. Aimez vos femmes dans leur inconstance, pour leur inconstance et non pour ce qu'elles ne sont pas.
Così est une oeuvre de sagesse amoureuse, non une farce cynique. De même pour le personnage de Despina : la soliste demande "plus d'action" pour interpréter son air Una donna a quindici anni. La réponse sera celle de l'acceptation de la sobriété, du respect de la finesse des personnages et de l'expression de leur discours, à chaque fois que cela le permet, à chaque fois que l'agitation et l'emphase ne sont pas données par la musique et le texte eux-mêmes.
Cet esprit s'insuffle en douceur, gagne progressivement l'ensemble des chanteurs. Nos quatre jeunes gens, ces quatre coeurs que le livret met à l'épreuve, ces quatre corps qui doivent investir ces chassés-croisés amoureux, vont à leur tour se défaire des limites qu'ils se sont eux-mêmes données, des cadres dans lesquels ils ont pensé leurs personnages. Les seules indications données vont dans le sens d'une ouverture à une voix intérieure. Ecouter la musique, immédiate, écouter le texte, à la lettre, et laisser la vérité de l'instant émaner de soi. Se produit alors une étrange alchimie entre les chanteurs et les rôles qu'ils incarnent : les accents, les vibrations, les tremblements de chacun, de chacune se calquent sur ceux de la jeune âme qu'il, elle incarne. Par un mimétisme magique, par une grâce que nul ne tentera de capter ni d'expliquer, le jeu de l'histoire devient le jeu de la scène : chacun prend le pari de douter de ce qu'il tient pour sûr, de laisser venir à soi un autre possible, de partir à la découverte de l'autre, qui, nécessairement, mène à la découverte de soi. Le principe de l'oeuvre donne corps au principe de sa mise en scène et en sons.
L'espace est à présent celui de la Cour de l'Archevêché. Là, tous peuvent sentir l'atmosphère, palper ce que seront ces soirs d'été donnés au public. On se doutait qu'un cinéaste ne résisterait pas à la tentation de faire tendre une toile sur le plateau et d'y faire jaillir des images en mouvement qui viendraient tout absorber : la musique, le chant, la lumière des corps et des décors. Or les répétitions commencent à l'heure où le soleil de Provence baigne encore les lieux d'un rayon de pudeur qui interdit la projection d'images et laisse aux chanteurs la possibilité de s'approprier sereinement ce beau décor de pierre et de terre, cette majestueuse et sobre invitation vers un Sud hors du temps.
nul mouvement, nul cinéma. Les images filmées sont d'une étonnante simplicité, quasi immobiles. Au lieu d'envahir l'espace, elles l'embrassent et l'ouvrent, vers une Méditerranée lumineuse, vers un ciel qui veille au récit qui se déploie, vers un miroir où le regard se perd, où chacun se rend à l'évidence : ce récit est celui de nos vies. Un film sur le deuxième mur pour vaincre le quatrième mur, pour sortir l'oeuvre d'un huis-clos où elle ne saurait tenir.
Sortir du carcan, du déjà-vu, déjà-entendu, déjà-connu, non par la recherche d'une innovation à toute épreuve, d'un traitement paradoxal, d'une originalité rebattue, mais, au contraire, par le lâcher-prise, par la proposition d'une oeuvre ouverte, intégrale, immédiate. Così fan tutte est par excellence l'oeuvre de l'ouverture, le lieu où le possible advient. Le metteur en scène et le directeur musical se sont immédiatement, évidemment, entendus sur ce point. La jeunesse et l'innocence de ces élèves de la Scuola degli amanti est la nôtre propre, élèves de l'amour, élèves de l'opéra, élèves de la vie. Kiarostami découvre l'opéra en se rendant à cette école-là. Le lieu lui est donné pour poser son regard sur un monde nouveau. Un monde qu'il découvre pas à pas avec un émerveillement chaque jour renouvelé. Un appareil photo - quelquefois une caméra numérique - greffé contre la paume de sa main, il garde la trace de cette expérience humaine. Così, certes, mais ces jours passés avec ces hommes et ces femmes dont il ignorait tout. Ces talents, ces savoirs, ces êtres qui puisent dans leurs vies la force et l'humilité de venir jour après jour s'atteler à ce projet unique, éphémère, immense et magnifique. Et il aime à se perdre dans l'observation de ces exercices rigoureux, minutieux. De cette foule affairée qui s'adonne tête baissée à sa noble tâche. Ces visages penchés sur des partitions, des plans de construction, des tissus et des aiguilles, des fleurs et des branches, des pinceaux et des brosses, des croquis et des dessins, des écrans et des touches, des bandes et des fils, et qui n'ont guère besoin de lever les yeux pour savoir que le lien est là, que leurs instruments sont parfaitement accordés, que chacun oeuvre à une oeuvre plus grande, que la beauté de leur geste vient nourrir la beauté qui les habite tous, et dont il s'agit de faire l'offrande.
Cette entente tacite, cet art solidaire, cette humanité souriante et généreuse est ce que le metteur en scène venu d'ailleurs capte et emporte. Chaque jour, il vient à la rencontre de la musique, chaque jour il retrouve avec joie les chanteurs et les musiciens avec qui ce travail se construit pas à pas, chaque jour, il vient goûter au miel de cette ruche vibrante. Et chaque soir, il rentre enrichi, reconnaissant à cet ami bienveillant, le directeur du Festival, Bernard Foccroulle, qui, tel Don Alfonso, a eu l'audace de lui présenter un amour autre, de lui montrer une nouvelle voie possible, et a eu la confiance de parier sur le bonheur de cet amour : Giochiam ! Giochiamo !
